Bartleby et La Voix humaine à l’Opéra royal de Wallonie-Liège jusqu’au 21 mai
Bartleby ressuscité : l’Opéra royal de Wallonie rallume la flamme lyrique
Magistrale interprétation de Patricia Cioffi et Edward Nelson : avec la création mondiale de Bartleby, l’Opéra royal de Wallonie-Liège signe un retour en force au répertoire contemporain.
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- 14 mai
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UN TEXTE ADAPTÉ, UNE PARTITION EXPRESSIVE et une mise en scène tranchante font de cette double soirée (Bartleby / La Voix humaine) un rendez vous spectaculaire et dérangeant. La création mondiale de Bartleby réinscrit ainsi l’Opéra royal de Wallonie-Liège dans sa vocation : revivifier le genre lyrique. La direction annonce d’ores et déjà la poursuite d’un programme de nouvelles créations.
Selon ses propres dires, Sylvain Fort a dû faire preuve d’ingéniosité pour transformer la célèbre nouvelle quelque peu kafkaïenne et non dénuée de surréalisme d’Herman Melville (1853) en livret d’opéra. Il n’était en effet pas aisé de mettre en scène une histoire où « il ne se passe rien », portée par un protagoniste dont la devise est de préférer l’inaction – « I would prefer not to », qu’il répète inlassablement.
Le librettiste s’en tire pourtant brillamment : il conserve la langue anglaise et confère le rôle principal à l’avocat patron de Bartleby, réinventé en « patronne » afin « d’échapper au patriarcat entrepreneurial et de mieux s’adapter à la société actuelle ». C’est elle qui tient la voix principale dès le début, dialoguant avec le jeune aboulique, échangeant avec les autres employés du notaire et retraçant des événements passés pour mieux informer le spectateur de la situation du jeune homme.
Benoît Mernier n’a, quant à lui, pas rencontré les mêmes difficultés. Sa partition, expressive et très en accord avec les textes, coule sans effort. Si, parfois, il use abondamment des percussions et des cuivres graves comme pour secouer le protagoniste de son profond sommeil, à certains moments – en particulier lors de deux séquences où Bartleby se retrouve seul sur scène – le compositeur tempère ses élans et offre des passages lyriques, parfois morbides, d’un grand vol. Ensemble, livret et musique proposent une version théâtrale renouvelée du récit américain, actualisée tout en maintenant le spectateur en haleine jusqu’à la fin.
Inflexible comme Bartleby
Dans la fosse, Karen Kamensek insuffle la fureur nécessaire pendant les moments convenus et elle met encore plus de ferveur pour exprimer la douceur et le lyrisme lors des moments de réflexion du personnage : le contraste est saisissant. Le metteur en scène Vincent Boussard, qui signe aussi les costumes, a travaillé sa mise en scène avec l’équipe de création. Cela confère de la robustesse supplémentaire à la production ; la scénographie de Vincent Lemaire – linéaire, robuste, élégante, inflexible comme Bartleby – contribue à un ensemble cohérent et de grande tenue.
Sur scène, triomphent la soprano Patricia Cioffi (la Lawyer) autoritaire, attendrie, compatissante et généreuse, et Edward Nelson (Bartleby) au timbre cristallin, à la diction irréprochable, sûr dans le chant comme dans le geste : un duo idéal pour défendre ces deux rôles singuliers. Damien Pass (Turkey), Santiago Bürgi (Nippers), Gustave Harmegnies (Ginger Nut) – les employés du bureau notarial – et Bruno Silva Resende, gardien de l’asile prévu pour le protagoniste, se distinguent avec grâce et style tant vocalement que dramatiquement. Le chœur se montre impeccable dans ses interventions subtiles hors scène.
L’irréversibilité des sentiments
La seconde partie du programme, La Voix humaine, confirme l’empreinte singulière de Boussard sur la scène en transformant le délicat moment d’une séparation, esquissé avec une infinie finesse par Jean Cocteau, en un delirium tremens d’empoisonnement : dès l’ouverture, le spectateur comprend qu’« Elle » a tué son amant par dépit : elle le maintient mort dans son lit et déroule un monologue disloqué, parfois cruel, car cette fois elle sait l’irréversibilité des sentiments de l’être aimé. Anna Caterina Antonacci, libérée de l’obligation de garder le téléphone à la main pendant tout le dialogue (ici reconverti en monologue), peut jouer avec davantage de liberté. Elle le fait avec autorité, respectant le texte, bien sûr, mais violentant les mots et assombrissant les couleurs vocales sous la dictée des propositions du directeur de scène. Au total s’exprimant avec une force extrême, une ironie désabusée parfois, dépourvues de tout doute, de tout espoir, de toute finesse. Malheureusement la fosse doit la suivre dans ses élans outranciers.
Pour conclure, cette double soirée offre un rare équilibre entre audace dramaturgique et exigence musicale – une réussite qui conforte Liège dans son rôle d’acteur majeur du renouveau lyrique.
Illustrations : photos J. Berger/OrW-Liège
Benoît Mernier : Bartleby (creation mondiale). Avec Patricia Cioffi, Edward Nelson, Damien Pass, Santiago Bürgi, Gustave Harmegnies, Bruno Silva Resende.
Poulenc : La Voix humaine. Avec Anna-Caterina Antonacci.
Mise en scène et costumes : Vincent Boussard ; scénographie Vincent Lemaire ; lumières : Vincent Boussard & Silvia Vacca ; vidéo : Nicolas Hurtevent. Chœur et Orchestre de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, dir. Karen Kamensek. Opéra royal de Wallonie-Liège, 13 mai 2026. Représentations suivantes : 15, 17, 19, 21 mai.



