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Critiques / Théâtre

Le feu, la fumée, le soufre, de Bruno Geslin

par Noël Tinazzi

A partir de la pièce de Marlowe « Édouard II », Bruno Geslin orchestre une fresque macabre, trash et queer

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Un vrai choc cette adaptation par Bruno Geslin et sa troupe, La Grande Mêlée, de la pièce de Christopher Marlowe qui électrise pendant une semaine le Nouveau Théâtre de Montreuil. Du miel pour le metteur en scène et homme d’images qui n’aime rien tant que le théâtre de l’excès et de la démesure qu’il traduit en fresque baroque, crépusculaire, apocalyptique. La pièce de Marlowe, dramaturge des bas-fonds, mort à 29 ans, qui traversa le théâtre Élisabéthain comme un météore, fait pâlir « le bruit et la fureur » chers à Shakespeare, son exact contemporain. Dans la mouvance de son mentor, l’artiste et cinéaste anglais underground Derek Jarman, auteur en 1991 d’un Edward II, Bruno Geslin, qui a adapté la pièce avec Jean-Michel Rabeux, orchestre une fresque d’une grande puissance visuelle, une sarabande trash et queer qui malgré sa longueur (près de trois heures), ses redites et ses complaisances fera date.

Basée sur des faits historiques, la pièce de Marlowe, datée de 1592, est une tragédie meurtrière au verbe cru et flamboyant, fourmillant de rebondissements et de renversements d’alliances. Bruno Geslin la construit en forme de flash-back : la pièce s’ouvre sur le cachot où croupit le vieux tyran qui a tout perdu et attend sa dernière heure, hanté par les visions de son passé violent et ses pulsions de débauche. Le roi, si peu fait pour les affaires politiques, revit ses amours passionnées avec son indispensable et vénéneux mignon, Gaveston, exilé en France sur l’ordre du vieux monarque, son père, qui vient de mourir. A la faveur de quoi, le jeune Edouard retrouvant son amour subversif, excite les revanchards menés par la reine assoiffée de pouvoir, les barons haineux, furieux de voir leurs privilèges disparaître au profit d’un fils d’écuyer.

Le favori une nouvelle fois contraint à l’exil, Edouard, à force de ruses, compromissions, promesses, qui proclame « Je suis ennemi de la paix et j’aime les ennemis de la paix », réussit à faire revenir son amour en Angleterre. Mais Mortimer, chef autoproclamé de la noblesse et amant de la Reine, le fait capturer et exécuter. Le roi, fou de douleur, obsédé par l’idée de vengeance et accompagné par ses deux nouveaux favoris plonge le royaume dans le chaos. Après d’interminables luttes, conflits, trahisons, batailles, le roi, ses nouveaux favoris et Mortimer connaîtront tous le même sort, la mort. Edouard, quant à lui, sera empalé par un tison ardent. La boucle est bouclée, le spectacle s’achève comme il avait commencé.

Salle de bal ou de bordel

Bruno Geslin voit la pièce de Marlowe comme une suite de métamorphoses et de ruptures, du conte pastoral au drame historique, du poème épique au drame intime. « Une pièce qui se refuse en permanence, avoue-t-il dans sa note d’intentions, une équation insoluble dont l’inconnue changerait constamment ». Auteur également de la scénographie, il plonge la scène dans une perpétuelle pénombre, avec un décor à la fois rudimentaire et sophistiqué à la Piranese, traversé de rais de lumière obliques qui délimitent un espace mental éphémère, instable et mouvant.

A l’image des figures qui le traversent, le plateau se transforme à vue, de champ de ruines et de cendres en jardin d’Eden, en salle de bal ou de bordel. D’une inventivité réjouissante, les maquillages et les costumes apportent une note de fantastique et d’humour à l’enchaînement fluide des tableaux parfois chantés et dansés. Très diversifiée également, la musique va de l’entêtante composition du duo électronique Mont Analogue à la chanson pop (Bye bye love) en passant par le chant grégorien ou les songs galants.

Très fouillée, la direction d’acteurs donne aux onze interprètes de la troupe, une caractérisation très calibrée. Avec un malin plaisir, Geslin brouille les codes de la représentation et des genres : deux comédiennes incarnent les deux rôles masculins principaux : Claude Degliame en Edouard féroce jouisseur et Alyzée Soudet en Gaveston feu follet. Le reste de la troupe, essentiellement composée d’hommes plus ou moins dénudés, participe à cette fantasmagorie qui évoque autant Jérôme Bosch que les surréalistes.

« Le feu, la fumée, le soufre » de Bruno Geslin, jusqu’au samedi 09 avril au Nouveau théâtre de Montreuil, www.nouveau-theatre-montreuil.com Avec Claude Degliame, Alyzée Soudet, Olivier Normand, Julien Ferranti, Clément Bertani, Guilhem Logerot, Arnaud Gélis, Jacques Allaire, Lionel Codino, Luc Tremblais et Hugo Lecuit.
Adaptation : Jean-Michel Rabeux et Bruno Geslin. Mise en scène et scénographie : Bruno Geslin. Collaboration scénographique : Christophe Mazet. Collaboration chorégraphique : Julien Ferranti. Régie générale : Guillaume Honvault. Création vidéo : Jéronimo Roé. Création lumière : Dominique Borrini. Régie lumière : Jeff Desboeufs. Régie plateau : Yann Ledebt. Son : Pablo Da Silva et Géraldine Belin. Costumes : Hanna Sjödin. Ecriture musicale et création sonore : Benjamin Garnier et Alexandre Le Hong « Mont Analogue ».
Photo Gilles Vidal

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