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Critiques / Théâtre

Yerma de Federico Garcia Lorca

par Corinne Denailles

Un diamant noir

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Cette pièce de Lorca, écrite dans une langue poétique puissante et généreuse, appartient à une trilogie qui dénonce la condition de la femme en Espagne, avec Noces de sang et La Maison de Bernarda Alba dont on a pu voir les magnifiques mises en scène respectivement de Omar Porras (1997) et Andrea Novicov (2005). Yerma est peut-être la plus violente des trois et on ne s’étonnera pas qu’elle ait été très mal reçue à la création en 1934. La vie de cette jeune femme de milieu rural tourne au cauchemar quand elle se rend compte que son couple est stérile (yerma signifie « déserte » en espagnol). En Espagne, qui plus est à la campagne, le rôle de la femme est d’élever les enfants et sa place est à la maison. Privée d’enfant, non seulement sa vie n’a plus de sens mais elle se voit aux prises avec le qu’en dira-t-on et les pires rumeurs malveillantes. La violence de l’étau des tabous sociaux et du poids de la religion est terrible. On enferme les filles au nom de l’honneur qui paraît-il coule dans les veines espagnoles. Yerma se sent coupable et quand on lui suggère enfin que son mari est peut-être en cause, elle invoque son honneur qui ne l’autorise pas à envisager de regarder un autre homme. Elle finira, jour après jour, année après année, par tourner son malheur en haine contre cet époux insupportablement soumis aux lois sociales et domestiques qui s’intéresse plus à la fécondité de ses brebis qu’à celle de son foyer. « Les brebis à la bergerie et la femme à la maison ».

La force de la poésie

Vicente Pradal est fils de peintre, musicien, chanteur et compositeur. Il a mis en musique entre autres les poèmes de Saint-Jean-de-la-croix, de Lorca (le Romancero gitano). Sur une commande de la Comédie-Française, il a mis en scène Yerma (et écrit la musique) comme un chant désespéré à la gloire de la féminité. Sa fréquentation assidue et admirative de la poésie de Lorca et ses liens intimes avec la famille du poète (son arrière-grand-père était l’instituteur du jeune Federico à Fuentevaqueros) ne sont probablement pas étrangère à la force du spectacle où la musique imprime tonalité, rythme et couleurs. Deux chanteurs flamenco (Paloma Pradal et Alberto Garcia) aux voix profondes et expressives, accompagnés au piano par Rafael Pradal relaient la plainte de Yerma, chante l’espoir d’une vie à naître, la souffrance de la « mariée sèche », du ventre vide et de la « poitrine de sable ». Parfois, en un chœur populaire, les voix des acteurs se joignent au duo. La scénographie très graphique dessine des lignes sobres et les scènes se succèdent comme autant de tableaux. La plupart se passent dans la cuisine sombre, une table, 2 chaises à haut dossier rappellent le style traditionnel espagnol, derrière les 2 panneaux du fond se détache le bleu du ciel. Pour une courte scène, la cuisine se transforme subitement en lavoir coloré avec bassin, linge étendu et bavardages bruyants, joyeux et médisants, lieu privilégié où l’on colporte les ragots. L’économie du spectacle et les moyens mis en œuvre sont à l’image de cet univers où on ne gaspille rien. Tout est réglé avec une efficace précision, le superflu ici n’est pas de mise.

Les acteurs font merveille

Coraly Zahonero excelle dans ce rôle difficile. Au début, elle est la fraîcheur même, la joie de vivre, mais peu à peu, le sourire s’éteint, le corps se raidit, elle vieillit de dix ans en 2 heures, saisissante de fierté douloureuse, impériale dans le désespoir, ravagée pour finir. Une grande comédienne dont on avait déjà pu apprécier le talent mais qui donne là sa pleine mesure. A ses côtés, Laurent Natrella est Juan, l’époux taiseux et vaguement lâche, victime consentante de l’autorité sociale. Céline Samie, ainsi que Raphaèle Bouchard, sont délicieuses en bonnes filles de la campagne. Il y a bien une jeune rebelle (Eléonore Simon) qui prétend détester l’idée d’avoir des enfants. Elle passe pour folle, voilà tout. Le danseur et comédien Shahrokh Moshkin Ghalam trouve évidemment sa place ici, aussi spectaculaire quand il danse le flamenco que quand il fait le derviche tourneur ou la carpe dans Bonheur d’Emmanuel Darley. Il est Victor, le berger séduisant qui aurait pu être l’homme de la vie de Yerma si elle se l’était autorisé. La vieille femme un peu sorcière qui ouvre les yeux de Yerma est interprétée par Madeleine Marion. Une pensée pour Christine Fersen qui vient de nous quitter, et que remplace Catherine Sauval.
Vicente Pradal réussit un spectacle bouleversant à haute tension émotionnelle et à l’esthétique raffiné. Un moment de théâtre d’une rare qualité.

Yerma de Federico Garcia Lorca, traduction Denise Laroutis, mise en scène et musique originale Vicente Pradal, au Vieux-Colombier jusqu’au 29 juin 2008. Avec Coraly Zahonero, Laurent Natrella, Catherine Sauval, Shahrokh Moshkin Ghalam, Raphaèle Bouchard, Eléonore Simon, Madeleine Marion. Du mardi au samedi à 20h. Dimanche 16h, mardi 19h. tél:01 44 39 87 00.
Durée : 2heures.
www.comedie-francaise.fr

Crédits photo : Mirco Cosimo Magliocca

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