Vernon Subutex 1 de Virginie Despentes par Thomas OstermeIer

La mise en scène d’un roman emblématique des années 2000

Vernon Subutex 1 de Virginie Despentes par Thomas OstermeIer

Virginie Despentes publie en 2015 le premier tome de Vernon Subutex. Le roman éponyme raconte la dérive d’un ancien disquaire rock qui, expulsé de son appartement, squatte chez ses anciens copains de la grande époque des années 1990 - came, sexe, punk-rock.
Une « comédie humaine » d’une époque qui, même si elle est déjà révolue, anticipe clairement sur notre présent.

La nouvelle de la mort par overdose d’Alex Bleach, chanteur rock populaire - les ironiques diront adulé des bobos parisiens - jette progressivement à la rue le disquaire Vernon Subutex puisque le rockeur tendance payait son loyer. L’anti-héros végète depuis la fermeture de son magasin de disques, Revolver, emportée par Napster et autres ruées technologiques et numériques.

Un révolver fluo ne cesse de tourner dans les cintres, image de la violence brute de notre monde.

Le héros des nineties va de squat en squat, renouant des contacts via Facebook avec copines et copains d’un temps plus faste, ignorant qu’il est recherché comme propriétaire d’une vidéo prisée : un testament vidéo qui pourrait compromettre certains, enregistré par Bleach, un soir de défonce.

Observation coupante et brute de décoffrage, un peu complaisante de Virginie Despentes sur le microcosme urbain de ces années-là, à l’origine de la crispation duale des idéologies en cours - intransigeance, radicalité et rage profondément ancrée des générations successives qui se voient flouées et empêchées. Un constat lucide sur la banalisation des idées d’extrême-droite :

« Les idées racistes, antisémites, homophobes, misogynes, sécuritaires, les imaginaires les plus réactionnaires ont séduit les gens qui ne manquaient de rien, issus des classes aisées, qui étaient parfois des proches, extrêmement privilégiés. Ce phénomène m’a particulièrement frappée dans le rock, qui est devenu une culture blanche, par rapport aux cultures qu’on dit urbaines. » (Extrait d’entretien entre Virginie Despentes et Bettina Ehrich pour la Schaubühne de Berlin, 2020).

Ecoutons Xavier, incarné par Hölger Bülow, lors d’une soirée, un copain scénariste devenu aigri, passant de la contestation à des idées réactionnaires et racistes : « Il a écouté les intellectuels du cinéma français s’auto-congratuler sur la qualité de leurs œuvres, se réjouir de se retrouver à Cannes. Cannes, c’est la fête de la saucisse avec des putes en Louboutin. Tous à dégueuler leur caviar, le nez plein de coke, après avoir récompensé du cinéma roumain. Les intellos de gauche adorent les Roms, parce qu’on les voit beaucoup souffrir sans jamais les entendre parler… Cette bande de baltringues, leur grand héros c’était Godard, un type qui ne pense qu’à la thune et qui s’exprime en calembours. Eh bien partant de là, ils ont quand même réussi à dégringoler. Fallait le faire. »

Dans le mélange des générations, la galerie des figures est savoureuse, plus vraie que nature - diversité des positions sociales, d’identités de genre et d’orientations politiques - : ex-punk réac, musulman libéral à la fille radicalisée, ex du porno féministe, trans Deb/Daniel, macho des cités.
Fresque rude et haute en couleurs de la satire grinçante des individualismes et de l’entre-soi.

Grâce à la scénographie de Nina Wetzel, le plateau judicieux tient lieu de platine sur laquelle tournerait un 33 tours en vinyle, face A groupe rock en live et face B Vernon Subutex et ses aventures. La structure est à deux étages avec, au milieu un cumul de petites télés formant un kaléidoscope d’écrans lumineux, et la vidéo de Sébastien Dupouey livre ses images de la nuit parisienne.

Un spectacle efficace de Thomas Ostermeier, à la mesure de l’humour et du verbe tranchant de Despentes, qui alterne les séances façon happening ou télé-réalité, mettant au jour les fantasmes et petits arrangements moraux de bobos satisfaits. Si ces notes sociologiques sont un peu décalées à présent, la violence pressentie des repliements sur soi n’a fait que s’accentuer, les rendant prémonitoires.

La mise en scène est brillamment rythmée par des séquences musicales, entre morceaux de rock agressif, punk et post-punk, façon Clash ou Stooge, parodie de crooner… et par An Another Man Done Gone, blues traditionnel sur la répression des esclaves dans les plantations - les figures récurrentes des laissés pour compte d’une société d’exclusion.

Un spectacle total aux musiciens et acteurs de haut vol qui rend hommage à une écriture en prise avec la société, quoiqu’on en dise.

Vernon Subutex 1, d’après le roman Vernon Subutex - Tome 1 de Virginie Despentes, mise en scène de Thomas Ostermeier, allemand surtitré en français. Avec Thomas Bading, Holger Bülow, Stephanie Eidt, Henri Maximilian Jakobs, Joachim Meyerhoff, Bastian Reiber, Ruth Rosenfeld, Julia Schubert, Hêvîn Tekin, Mano Thiravong, Axel Wandtke Blade AliMBaye (en vidéo), les musiciens Henri Maximilian Jakobs, Ruth Rosenfeld, Taylor Savvy, Thomas Witte. Du 18 au 26 juin 2022, du mardi au samedi à 19h, dimanche à 15h, représentation sur-titrée en anglais le 25 juin, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe place de l’Odéon 75006 - Paris. Tél : 01 44 85 40 40 www.theatre-odeon.eu
Crédit photo : Thomas Aurin

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Véronique Hotte

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