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Critiques / Théâtre

Un vivant qui passe, Claude Lanzmann

par Corinne Denailles

Un entretien glaçant

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Au cours du tournage de Shoah, Claude Lazmann a réalisé un entretien avec Maurice Rossel, un Suisse envoyé par la Croix rouge en Allemagne en 1944 pour visiter le camp de prisonniers de guerre de Theresienstadt. L’interview, très longue, s’est avérée plus que singulière au point que Lanzmann en a fait un film à part, Un vivant qui passe, considérant que cette rencontre occupait, par rapport à Shoah, une « place centrale et décalée » (on peut en lire une analyse très éclairante d’Alain Frudiger sur le site www.decadrages.ch).
Ce texte est porté au théâtre presque simultanément par Sami Frey et Nicolas Bouchaud (au théâtre de la Bastille en décembre 2021), deux fortes personnalités,, très différentes, coutumières des « seul en scène », et intimement concernés par la question de la transmission, mais aussi par celles du point de vue et de la notion de vérité.
Sur la scène de l’Atelier, Sami Frey, attablé à un bureau en bord de plateau, pousse au-delà de ses limites habituelles cette distanciation toute beckettienne qui caractérise son jeu théâtral. Impavide, hiératique, il distille le texte d’une voix presque blanche, jouant sur d’infimes nuances la différenciation entre les deux voix, imperceptible et claire. La violence des propos presque susurrés à notre oreille explose en une multitude de déflagrations.
Ce Maurice Rossel échappe à toute compréhension. Comment cet homme, qui qualifie le jeune homme qu’il était en 44 d ‘« Helvète benêt », peut-il trente ans plus tard persister à penser qu’il n’a rien vu d’autre qu’un camp exemplaire, « un ghetto modèle » ? Comment n’a-t-il pas vu – pas voulu voir ?– que les nazis avaient monté une mise en scène dans laquelle les Juifs, terrorisés, étaient contraints de jouer le rôle qu’on leur avait assigné ? Comment ose-t-il persister à croire, trente ans plus tard, qu’il s’agissait d’« Israélites privilégiés », à l’attitude arrogante, qui ont acheté leur tranquillité à coup de dollars, alors qu’on sait que la plupart a été exterminée. Theresientadt était un camp de prisonniers de guerre que les Nazis utilisaient comme monnaie d’échange avec les Alliés. A Auschwitz, Rossel, qui n’a pas remarqué l’inscription en gros caractères à l’entrée du camp, n’a rien vu de l’horreur pourtant à portée de regard, et il se demande pourquoi on ne procède aux mêmes échanges, comme si ces camps avaient leur équivalent côté Alliés.
L’envoyé spécial du CICR était censé voir au-delà de ce que l’on montrait mais il n’a jamais posé les bonnes questions, poussant sa neutralité helvète aux extrêmes. La neutralité était-elle de mise en ces circonstances ? Soit il s’est laissé manipuler par ignorance, soit il a consenti au mensonge par lâcheté, faiblesse. Au gré de l’entretien, Lanzmann, qui l’a d’abord laissé parler, le serre au plus près, tranquillement armé de la brutalité des faits qui, à peu de choses près ne fait pas vaciller le Suisse, mais pour quels motifs ? Impossible de savoir vraiment ce que pense cet homme. Au mieux il aurait honte de son aveuglement, au pire il camperait sur les mêmes positions puisqu’il assure qu’il signerait encore ce rapport du silence.
Ce texte, glaçant, nous plonge dans des interrogations vertigineuses. Ne sommes-nous pas tous capables d’aveuglement coupable, de crédulité confortable, de lâchetés intellectuelles qui nous dispensent de poser les bonnes questions et de chercher la vérité ?

Un vivant qui passe, d’après un film de Claude Lanzmann. Lecture par Sami Frey, Lumière, Franck Thévenon. Son,Vincent Butori. Au théâtre de l’Atelier jusqu’au 17 octobre 2021 à 19h. Durée : 1h.

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