Du 15 au 19 octobre 2024 au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines - CDN.

Ulysse de Taourirt écriture et mise en scène de Abdelwaheb Sefsaf.

Souvenirs d’enfance française et de générations algériennes renouvelées.

Ulysse de Taourirt écriture et mise en scène de Abdelwaheb Sefsaf.

Avec Ulysse de Taourirt, AbdelWaheb Sefsaf, auteur, metteur en scène et directeur du Théâtre de Sartrouville et des Yvelines - CDN, s’attache à la figure du père à travers le regard de l’adolescent des années 80. Un mythe du retour que Abdelwaheb Sefsaf estime non remis en question, et posant justement question.

L’auteur parle « de l’intérieur », avec la distance clairvoyante d’une réalité sociale : « L’héritage social et culturel à l’orientalisme populaire et bouillonnant se frotte au courant réformateur d’une Europe des années 70, bousculée par une jeunesse émancipée. » La construction de l’identité est une partie d’échecs : « Les codes se télescopent, les vérités s’opposent, soit le temps des négociations identitaires ».

Le fils évoque un Orient paternel, un père ouvrier intellectuel, passionné de lettres et de politique. Aussi l’humanité est-elle prise en étau entre un monde terrestre et un monde céleste et légendaire, suspendu au-dessus des interprètes. La réalité théâtrale s’ancre entre ces deux espaces symboliques : récit homérique à la gloire du père : « Dans ce jardin d’Eden, je vénérais mon père telle la figure d’un demi-dieu, un héros antique caché sous l’apparence d’un ouvrier ordinaire et doté d’une force surhumaine puisée dans le pouvoir de l’huile d’olive sacrée de Kabylie. »

A la rencontre entre théâtre et musique, s’ajoute celle du cinéma, avec la projection sur le grand écran du lointain de deux courts métrages, « Le mariage de Soraya » : une très jeune fille quitte l’oliveraie et les chèvres dont elle a la garde pour être promise en mariage, c’est la mère du héros-narrateur-interprète, musicien et chanteur Abdelwaheb Sefsaf. L’épouse ne rejoindra son mari en France que plus tard. Et « Ulysse de Taourirt », sorte de chronique algérienne à la Albert Camus, où la famille est réunie à table ou au salon dans l’appartement – parents et enfants.

Et sur la structure tournante scénographique de Souad Sefsaf et Lina Djellalil, une armoire immense, une grande boutique ouverte sur trois panneaux et qui se referment en cube de bois gigantesque dont les côtés servent d’écran pour la projection du fameux King- Kong en noir et blanc, montrant les crocs et poussant ses cris effrayants de bête traquée – rêve d’enfant.

Quand la structure retournée s’ouvre, une caverne d’Ali Baba s’offre aux regards émerveillés du public – produits d’épicerie et de primeurs, rayonnages de bouteilles et de boîtes de toutes les couleurs, dans le scintillements des lampes – accessoires multiples – qui égayent l’existence.
Et sans finir jamais, s’accumulent des piles de cageots pour les fruits et légumes, près d’un vélo. Le père, qui a appris le français dès son arrivée sur le sol d’« accueil », qui a ainsi pu tenir commerce avec ses compagnons d’aventure, blouse grise d’époque et casquette sur la tête, travaillant et ne se plaignant pas, supportant un destin non choisi mais un vrai chemin de survie.

Auparavant, le père est arrivé dans le sud de la France, puis est remonté jusqu’à Forbach, avant de prendre ses quartiers à Saint-Etienne où les enfants ont grandi : le père aura travaillé dans les mines, le bâtiment – des métiers physiques et durs qui altèrent la santé – puis dans le commerce, sans geindre ni se plaindre. L’Histoire n’en poursuit pas moins son parcours, et au-delà des récits de mariage, d’exil, de résistance, s’imposent les Evénements précis de la Guerre d’Algérie.

Le concepteur évoque un récit homérique à la gloire du père qui laisse la place aux questionnements intimes pour dessiner en relief les méandres de la construction d’une identité hors-sol qui tente de s’enraciner - lot des enfants grandis en France.

Si le rêve parental était le retour en Algérie dans une maison qu’on se serait construite, celui des enfants était différent, sans qu’eux-mêmes ne le sachent d’abord, ayant investi leur cadre de vie et leurs habitudes, ayant fait de leur rue – celle dévolue aux « immigrés » – leur territoire, un compagnonnage fidèle et entier d’amis de leur âge et de référents adultes.

Porteur de deux cultures, les enfant se sentent peu à peu chez eux, dans leur rue, leur cité et leur ville, s’écartant du rêve des aînés et préférant s’ancrer davantage sur le territoire français, leur pays désormais, héritiers du passé de leurs parents mais porteurs d’un avenir à eux.

La musique crée des couleurs et entre en vibration avec les émotions – chansons en français et en arabe de l’artiste AbdelWaheb Sefsaf, au gang et aux percussions, qui arpente la scène en conquérant distancié et moqueur, sans haine ni amertume, mais posant les vies et les destins tels qu’ils ont été – sans fard ni excès. A ses côtés, la musique est magnifique – structure électronique et instruments traditionnels. Les musiciens incarnent les copains d’existence du père : Nestor Kéa à l’oud, à la guitare, au banjolino, au chant, live machine et choeurs ; Antoine Gatta à la batterie, aux percussions et choeurs.

Un spectacle saisissant de justesse – lucidité et humanité- entre récit, chants et musique orientale, et Malik Richeux au piano, violon, accordéon, guitare et chœurs.

Véronique Hotte

Du 15 au 19 octobre, mardi, mercredi ; vendredi 20h30, jeudi 19h30 ; samedi 17h, au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines - CDN, place Jacques Brel 78500- Sartrouville. Ulysse de Taourirt, écriture et mise en scène de Abdelwaheb Sefsaf, collaboration à la mise en scène et à la dramaturgie de Marion Guerrero, musique Aligator – Georges Baux, Abdelwaheb Sefsaf, Nestor Kéa. Avec Clément Faure en alternance avec Alaoua Idir (oud, guitare, banjolino, chant, live-machine, chœurs), Antony Gatta (batterie, percussions, choeurs), Malik Richeux (violon, piano, accordéon, choeurs), Abdelwaheb Sefsaf (jeu, chant, hang, percussions), Aligator (Georges Baux, Nestor Kea, Abdelwaheb Sefsaf).
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

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