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Critiques / Théâtre

Rêves

par Stéphane Bugat

Les pièges d’un auteur

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Il est arrivé quelque chose de redoutable à Wadjin Mouawad. A force de s’entendre répéter qu’il était un auteur de grand talent, il s’en est convaincu - ce qui n’a pas dû être trop difficile - mais au point de considérer que ce fait était suffisamment avéré et significatif pour constituer le sujet même d’une pièce. Ainsi est née l’idée de départ de Rêves, dont il s’explique d’ailleurs sans ambages dans la préface de l’édition française. "Après avoir créé une dizaine de pièces, note-t-il, et après en avoir six qui avaient toutes pour battement de cœur un personnage central qui essaie de trouver ce qu’il y a, dans sa voie et dans son existence, d’original, il m’a fallu arrêter pour respirer. Pour comprendre ce que pouvait signifier ce flot de mots sortis en si peu de temps." Une brève respiration, car le flot de mots, en la circonstance, n’est nullement canalisé.

Un auteur qui écrit sur un auteur qui écrit sur un auteur...

Wadjin Mouawad, Libanais d’origine, aujourd’hui confortablement installé au Québec où il dirige le Théâtre de Quat’sous, installe au centre de Rêves un jeune auteur, dont tout indique qu’il est son double. Celui-ci a choisi de passer la nuit dans la chambre d’un hôtel aussi modeste que désert, afin de poursuivre l’écriture de son roman où il est question d’un homme qui se lève de bon matin pour marcher vers la mer. A la seule évocation de ce sujet, on trésaille d’exaltation ! En fait, notre gaillard, loin de la solitude supposée du génial plumitif qu’il est forcément, engage un dialogue aussi confus que verbeux avec ses principaux personnages qui, bien entendu, son l’exacte reproduction de ses états d’âme du moment. Un auteur qui écrit sur un auteur qui écrit sur un auteur... Cela peut se poursuivre à l’infini. L’ennui, c’est que tous ces personnages, qui sont plusieurs en étant un seul, ont surtout un point commun : ils n’ont pas grand-chose à dire et à raconter, si ce n’est qu’ils portent en eux la blessure de l’exilé et qu’ils sont très en colère. Or, aussi mince soit le propos - ne parlons même pas d’intrigue - il ne leur en faut pas davantage pour se laisser aller à une insatiable logorrhée. On en est d’autant plus interloqué en entendant le romancier/personnage se lamenter en répétant : "les mots, où sont les mots ?"

Exercice de nombrilisme

Bref, sans s’aventurer à mettre en cause les talents de plume de Wadji Mouawad, ce que ses hagiographes assimileraient à une insupportable obscénité, on s’autorisera à considérer qu’ils ne suffisent pas à rendre tolérable un exercice de nombrilisme aussi flagrant. Il faut croire que cela n’a nullement rebuté Guy Pierre Couleau, puisqu’il a choisi de mettre Rêves en scène. Il est vrai qu’à ses yeux "cette plongée introspective dans le geste artistique à l’état brut recèle une universalité touchante et lumineuse. Et d’ajouter : l’écriture de Wadji Mouawwad ose la rencontre avec l’émotion, une certaine forme de violence, une dimension tragique toute contemporaine et qui rejoint les Grecs antiques." Rien de moins !
Tous les éléments du piège étant en place, le spectateur a tout lieu de s’attendre, en guise de néo-tragédie grecque, à un complaisant galimatias. C’est oublier que le pire n’est jamais certain, même au théâtre. En effet, partant d’une scénographie à minima, le travail de Guy Pierre Couleau met opportunément en valeur ses comédiens, presque tous excellents et qu’il dirige finement.

Des comédiens qui donnent une substance aux personnages

Du coup, la manière dont ils s’emparent du texte, réussissant même à donner une substance à des personnages et à des situations pour le moins ectoplasmiques, est tout à fait méritoire, sensible et parfois émouvante. Ils se libèrent brillamment des pièges de l’auteur. Et si l’on accepte de suivre le spectacle comme une suite de scènes pouvant se suffire à elles-mêmes, on se laisse parfois emporter par l’intensité de certains dialogues. En tout premier lieu lorsque le jeune et sensible Renaud Bécard, qui joue le romancier, doit supporter le bavardage de l’hôtelière, trop contente d’échapper ainsi à la solitude qui lui pèse, interprétée par une formidable Flore Lefebvre des Noëttes. Faut-il d’ailleurs s’étonner que c’est seulement lorsqu’il cesse de s’intéresser de façon éhontée à lui-même que l’auteur redevient supportable ?

Toujours est-il que ce travail de laboratoire de Guy Pierre Couleau et de son équipe mérite d’être salué pour ce qu’il est (ce qui ne doit pas le dispenser de procéder à certaines coupes, sauf à ne pas se soucier de la patience du spectateur). En attendant de voir les talents et l’engagement ainsi mobilisés mis au service d’une meilleure cause.

Rêves, de Wadjin Mouawad, mise en scène Guy Pierre Couleau, assistant à la mise en scène Benoît Richter, scénographie et costumes Laurianne Scimemi, création et lumière Laurent Scheegans, création sonore Anita Praz, régie générale Luc Degassart, production déléguée Nadja Leriche. Avec Renaud Bécard, Odile Cohen, Nolwenn Korbell, Flore Lefebvre des Noëttes, Thierry Monfray et Olivié Peigné. Créé au Moulin du Roc, scène nationale de Niort (jusqu’au 3 mars), du 9 au 22 avril au Théâtre Firmin Gémier d’Antony.

Photo : Christophe Raynaud de Lage

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