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Premier amour de Samuel Beckett

par Corinne Denailles

Une errance intérieure

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Partiellement autobiographique, cette courte nouvelle peu connue de Samuel Beckett, écrite en 1945, mais publiée seulement en 1970, nous plonge dans l’errance du narrateur après la mort de son père, de sa rencontre sur un banc avec une femme qui lui jette le grappin dessus et qu’il épousera. Il associe la perte de son père à son mariage avec cette Lulu qu’il quittera pour fuir les pleurs de leur enfant.
Le spectacle mis en scène par Jean-Michel Meyer et interprété par Jean-Quentin Châtelain a été créé à Avignon en 1999. Vingt après, il garde la même force de frappe. Le comédien, dont on connaît l’immense talent, prête à ce monologue désespéré et désespérant sa voix si particulière, reconnaissable entre toutes. On a pu entendre ce texte dit à plusieurs reprises par Sami Frey (voir l’article de Dominique Darzacq), lui aussi doué d’une voix très singulière. Sur un mode différent, tous deux distillent le texte avec une apparente impassibilité. De sa voix suave, Sami Frey dépliait le récit comme si le personnage n’était pas concerné par la violence de ses propres propos.
Le débit de Jean-Quentin Châtelain exprime une même fausse indifférence, contredite par sa voix grave éraillée, parfois étranglée, souvent traînante dont la tonalité monte brusquement pour retomber aussitôt. Une voix usée et avinée de clochard qui fait penser aux laissés-pour-compte qui peuplent l’œuvre de Beckett : « je ne me déshabille pas souvent, je n’ai jamais été un type à se déshabiller à tout bout de champ. » Le texte est écrit sous les auspices d’un humour douloureux, qui tend parfois vers le cynisme : « Ce qu’on appelle l’amour, c’est l’exil, avec de temps en temps une carte postale du pays. ». La minutie descriptive est presque monomaniaque et constamment tournée en dérision.
Expulsé par la famille de la chambre que son père lui avait légué par testament, le narrateur en brosse en quelques lignes dans une scène frappante : « Un jour en revenant des WC, je trouvai la porte de ma chambre fermée à clef et mes affaires empilées devant la porte. C’est vous dire combien j’étais constipé à cette époque. » Il est beaucoup question de troubles intestinaux, d’étrons, de merde, de colombins. Il écrit le nom de Lulu sur de vieilles bouses de génisse : « tout s’embrouille dans ma tête, cimetières et noces et les différentes sortes de selles. »
Peut-être parce que c’est le premier texte qu’il écrit en français, Beckett s’attarde avec plaisir sur la langue : « Infranchissable, un mot bien long. [… ] j’ai beaucoup aimé, enfin assez aimé, pendant assez longtemps, les mots vase de nuit, ils me faisaient penser à Racine, ou à Baudelaire [… ] par eux j’arrivais là où le verbe s’arrête. » Brusque écho tragique à la conviction de Beckett qu’après la guerre, il ne reste qu’à écrire le désastre de l’écriture après l’indicible de la Catastrophe qui constitue l’essence de son œuvre.
Dans le clair-obscur de la scène, presque immobile, assis sur « une antique chaise de bureau qui, en pivotant, sonne comme un violoncelle » selon les mots du metteur en scène, Jean-Quentin Châtelain égrène la litanie de ce texte faussement adressé aux spectateurs, qui relève du monologue intérieur. Un texte rare dit par un acteur exceptionnel.

Premier amour de Samuel Beckett. Mise en scène Jean-Michel Meyer. Avec Jean-Quentin Châtelain. Avignon, Théâtre des Halles à 11h. Durée : 1h30. Resa : 0432762451.
© Mario Del Curto

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