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Critiques / Théâtre

Nuit, un mur, deux hommes de Daniel Keene

par Gilles Costaz

Les paumés de la nuit urbaine

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Deux hommes quelque part dans la marge et la crasse d’une ville. On ne saura pas grand-chose de leur passé. D’où viennent-ils ? Qu’ont-ils vécu pour vivre à même le macadam, pour être tombés là on n’a rien d’autre que ce que l’on dérobe et le peu que rapporte la mendicité ? « Je suis foutu si je mendie et je suis foutu si je mendie pas », dit l’un d’eux. Ils ont quelques souvenirs, qui les hantent, mais ils en livrent une poignée. Tout est trop loin, plus rien n’a de sens. On sait quand même que l’un d’eux fut cordonnier. Ils parlent plutôt de ce qui vient de se passer. Une femme qui a réveillé la libido de l’un d’eux, un enfant malheureux qui cherchait de l’aide... Ils pourraient vivre l’un à côté de l’autre mais ils préfèrent se rencontrer presque tous les jours. Ils ont de petites choses à se dire. Et c’est tellement mieux d’être indépendant, de n’attendre rien de personne, même si l’on a soudain besoin d’un contact charnel, qu’un baiser vienne d’un homme ou d’une femme.
Daniel Keene, le grand écrivain australien dont les pièces ont été beaucoup montées (par Didier Bezace, Jacques Nichet, Carole Thibaut…) et dont, actuellement, on voit moins les œuvres sur les scènes françaises, nous revient à travers une belle mise en scène de l’une de ses pièces « courtes », Nuit, un mur, deux hommes, par Fanny Malterre et Rainer Sievert. Le texte peut faire penser à En attendant Godot, puisqu’on y voit deux clochards se débattant dans un contexte indécis. Mais il n’y a pas d’absurde, au sens philosophique, chez Keene. C’est notre société qui est absurde, plus que la condition de tous les hommes. Sievert et Malterre ont donné une vraie continuité à ces dix-sept séquences : on parcourt, on traverse une nuit. Les acteurs viennent parfois parler à l’avant-scène car ces hommes peuvent cesser de se communiquer les idées belles ou misérables qui passent dans leurs têtes. Ils s’adressent à eux-mêmes ou à un auditeur invisible (nous).
Jean-Christophe Allais incarne l’un des deux paumés dans une intensité rare. Sans chercher à plaire, il crée un personnage détruit qui a gardé son orgueil et sa force et qui, sur le plateau de la balance bonté-dureté, penche souvent du côté de l’âpreté. Il émeut et met mal à l’aise en même temps Allais effectue une belle plongée dans la nuit mentale. Jean-Yves Duparc donne au deuxième personnage une épaisseur plus fraternelle. Le laissé-pour -compte qu’il dessine et détaille est brisé mais a gardé certains rêves. Duparc cultive de la douceur au fond de l’abîme. Ces deux comédiens savent éclairer de lumières contraires la nuit du malheur, mais un autre artiste les rejoint, un chanteur-musicien, Manuel Langevin, invisible d’abord, visible en arrière-plan ensuite, qui injecte des notes « folk » porteuses d’émotions. Le spectacle de la compagnie Roquetta n’accuse ni ne console personne pour ce qui est des miséreux. Il les représente bruts de décoffrage, dans un amour brut.

Nuit, un mur, deux hommes de Daniel Keene ;
(Éditions Théâtrales, in Pièces courtes 2).
Traduction de Séverine Magois
Mise en scène de Fanny Malterre et Rainer Sievert
Costumes Delphine Capossela
Scénographie et lumière Wilfried Schick
Musique Manuel Langevin
Son de Joris Sievert
Collaboration artistique de Laurent Caillon
Avec Jean-Christophe Allais, Jean-Yves Duparc et Manuel Langevin
Créé le mardi 4 février 2020 au Théâtre d’Auxerre. Une création de la Compagnie Roquetta, Nosy-le-Sec, 06 70 28 34 77. Reprises la saison prochaine. (Durée : 1 h 15).

Photo Valérie Moinet

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