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Critiques / Théâtre

Mère de Wajdi Mouawad

par Corinne Denailles

Raconter pour ne pas mourir

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Dans Mère, suite du cycle domestique entamé avec Seuls (2008) et Sœur (2014), Wajdi Mouawad explore sa relation douloureuse avec sa mère, récit qui ramène au traumatisme de l’enfance, à la guerre du Liban en 1974, réactivé par l’actualité, à la violence de l’exil, à la question de l’identité, du rapport à une langue maternelle oubliée. Depuis Le sang des promesses, l’œuvre de Mouawad est traversée par la question de la perte, ici perte majeure qui fait écho à toutes les autres.

Comme on se jette à l’eau sans gilet de sauvetage, Wajdi Mouawad fait irruption au milieu des spectateurs pour déclarer : « depuis la mort de ma mère, je n’ai plus pleuré ». Puis il explique pourquoi il a voulu garder les images de langue dans les surtitres (là où on dirait « mon chéri », le libanais dit, avec un art unique de la périphrase : « ô toi qui j’espère m’enterrera »). C’est bien là tout l’art de Mouawad que cette manière effrontée et audacieuse de se saisir de sa propre histoire comme matériau d’une autofiction, ou comment se raconter pour raconter le monde avec une véritable virtuosité.

Dans l’appartement familial parisien où vit la famille depuis leur départ du Liban, la vie est très agitée et haute en couleur. Au début on y fait la cuisine, à la fin on déguste un magnifique assortiment de mezzés dont les parfums planent sur la salle durant tout le spectacle. Ce qui en dit long sur la valeur affective du partage et de la puissance des souvenirs olfactifs.
La mère y règne autoritaire et perpétuellement emportée contre tout. Aïda Sabra l’interprète avec une énergie folle cette femme survoltée, dans une colère permanente, généreuse en invectives fleuries tout orientales, plus encline à la claque qu’à la caresse. Elle houspille tout le monde, et surtout Wajdi, dix ans, corvéable à merci. La douleur de se trouver sur « la terre d’en face », lui broie les nerfs. Elle ne veut pas perdre l’espoir d’un retour au Liban, pourtant l’exil se poursuivra au Canada, faute de renouvellement de carte de séjour sur le sol français. Un exil définitif. Désespérée de savoir son mari Abdo resté au pays, elle attend de ses nouvelles toute la journée (elle est si angoissée qu’elle entend la sonnerie du téléphone comme une rafale de mitraillette) ; alors, elle se raccroche aux informations télévisées dispensées par Christine Okrent, la journaliste de France 2, présente en chair et en os. Ces courtes scènes de JT très ingénieuses sont tragiques (sur un écran, de brèves images de Beyrouth en guerre, du massacre de Sabra et Chatila, 1982), mais aussi très drôles. Il arrive un moment où la journaliste, parfaite dans son propre rôle, rentre en interaction avec les personnages, jusqu’à raconter des histoires au petit Wajdi (ce soir-là interprété par le formidable Augustin Maîtrehenry, d’une ressemblance troublante avec l’auteur). Elle fera la nécrologie de Jacqueline Mouawad "en direct" à l’antenne. Durant ce séjour parisien de cinq années, la culture française infuse les esprits à travers la chanson française omniprésente, les émissions de Guy Lux ou les interludes de Folon.

Wajdi Mouawad a trouvé le moyen d’être constamment présent sur scène en tant que régisseur de plateau jusqu’à la très belle scène de la rencontre au "jardin des fantômes" avec sa mère décédée au cours de laquelle il se confie. Comme une monstruosité, il constate avec effarement que c’est « grâce à » la guerre qu’il a découvert le théâtre, qu’il s’est construit sur les ruines de cette tragédie. Pourtant, on pourrait dire aussi que c’est une preuve que la poésie peut nous sauver en nous offrant la magie des mots. Racontant son histoire, Wajdi Mouawad fait œuvre de transmission de son expérience de la guerre et de l’exil. « Que Dieu protège ceux qui sont sur les routes ».
Un spectacle à la hauteur du Sang des promesses (2009) et de Tous des oiseaux (2017) qui confirme combien le théâtre nous est essentiel.

Mère texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. Avec Odette Makhlouf, Wajdi Mouawad, Christine Okrent, Aïda Sabra. Dans le rôle de l’enfant, en alternance Emmanuel Abboud, Théo Akiki, dany Aridi, Augsutin Maîtrehenry. Et les voix de Valérie Nègre, Philippe Rochot, Yuri Zavalnyouk. Scénographie, Emmanuel Cloclus. Lumières, Eric Champoux. Costumes, Emmanuelle Thomas. A Paris, à La Colline jusqu’au 30 décembre. Durée 2h20. Spectacle surtitré en français et en libanais.

© Tuong-Vi Nguyen

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