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Critiques / Théâtre

Maîtres anciens de Thomas Bernhard

par Corinne Denailles

l’atrabilaire autrichien et l’homme à la barbe blanche

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Maîtres anciens, dernier texte de Thomas Bernhard sous-titré comédie (1988) met en scène le monologue d’un critique musical, Reger, double de l’auteur, à travers la voix d’Atzbacher, le narrateur en position d’observateur.
Gerold Schumann, qui a établi cette adaptation intelligente du texte, a eu l’excellente idée de concrétiser le personnage d’Atzbacher à travers une voix off spatialisée qui rend sa présence palpable. Quand, à la fin, ses pas résonnent sur le sol du musée où il s’est rendu à la demande de Reger, on s’attend à le voir apparaître.
Depuis le décès de sa femme, un jour sur deux, le matin, Reger vient au musée d’Art ancien s’asseoir sur une banquette dans la salle Borlone devant le tableau du Tintoret, L’homme à la barbe blanche, qui ne l’intéresse pas plus que ça dit-il. Méditer plusieurs fois par semaine devant ce tableau qui parle de vieillesse et de mort n’est pas étranger au fait que c’est sur cette même banquette qu’il a fait la connaissance de sa femme 36 ans plus tôt. Désormais veuf, esseulé, il a pris l’habitude de ce rendez-vous avec lui-même.
Sur un plateau quasiment nu, assis sur un socle blanc comme on en voit dans les musées modernes, François Clavier, vêtu d’un élégant et sage costume trois-pièces, travaille à l’effacement de son grand corps athlétique au profit du déploiement d’un espace mental. Le mouvement incessant des mains entrecroisées, le maintien trop fixe pour être naturel, une apparente impassibilité trahissent une intense tension intérieure. Tout dans son attitude exprime un effort constant pour contenir une colère dévastatrice et douloureuse menaçant d’exploser incessamment. Le corps résiste à la pression de l’esprit emporté dans un discours tumultueux que Reger qualifie lui-même de logorrhée. Avec un humour grinçant il vitupère et vilipende tout ensemble l’État, les historiens d’art, les professeurs incompétents, les artistes d’État exécutant des œuvres de commande, l’art contemporain, le mauvais goût des Habsbourg. Il pousse la détestation de l’Autriche petite-bourgeoise trop catholique et de son passé nazi jusqu’à d’extrêmes déclarations telle que : « La Ville de Vienne et l’État autrichien et l’Église catholique sont coupables de la mort de ma femme ». Grand « détestateur » du monde tel qu’il ne va pas en Autriche, il fustige toutes formes de compromission et d’hypocrisie qui galvaudent la notion de génie. Selon lui, le génie artistique n’existe pas, on ne peut qu’espérer débusquer des fragments parfaits dans une œuvre toujours imparfaite, comme la vie. Nous sommes dans les années 80 et Bernhard, qui de son propre aveu, aime son pays, s’angoisse de l’état du monde devenu atrocement « kitch ».
Subitement, alors qu’il s’indigne contre l’industrie musicale, contre la musique ininterrompue qui nous suit partout, dans les magasins, les avions, les cafés, « la chose la plus brutale que l’humanité actuelle ait à supporter et à endurer », Reger enchaîne sans transition avec le souvenir des jours qui ont suivi l’enterrement de sa femme. Au fil d’inflexions à peine perceptibles du jeu du comédien, on perçoit soudain la grande détresse de l’auteur, abandonné à sa solitude, avec pour seul secours quelques lignes de Schopenhauer. François Clavier, avec la douceur délicate qu’on accorde aux grands souffrants, révèle cette fracture inattendue dans l’armure de Thomas Bernhard alias Reger.

Maîtres anciens de Thomas Bernhard. Adaptation (d’après la traduction de Gilberte Lambrics) et mise en scène Gerold Schumann. Avec François Clavier. Voix, Thomas Segouin.Scénographie, Pascale Stih. Lumières, Philippe Lacombe. Musique de Fanny Mendelssohn (Quatuor à cordes en mi bémol majeur). Quatuor Fanny : Chrisophe Giovaninetti, Yibin Li, Pierre-Henri Xuereb, Raphaël Crétien. A Paris, aux Déchargeurs, du 2 au 26 mars. Du mercredi au samedi à 21h15. Durée : 1h10.
© Pascale Stih

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