Paris, théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 13 avril 2025

Les Messagères, Textes de Sophocle, Martine Delerm et Atifa Azizpor

D’une sobriété bouleversante

Les Messagères, Textes de Sophocle, Martine Delerm et Atifa Azizpor

L’Afghan Girls Theater Group est constitué d’un metteur en scène et de neuf jeunes comédiennes afghanes échappés de justesse à la tenaille des talibans en 2021. Ils ont été accueillis à Lyon grâce à l’intervention conjointe de Joris Mathieu (CDN de Lyon) et de Jean Bellorini (TNP de Villeurbanne). Après avoir travaillé sur leur histoire les comédiennes se sont détournées du témoignage direct. C’est ainsi que la proposition de Jean Bellorini de travailler sur l’Antigone de Sophocle les a conquises, elles ont trouvé dans cette pièce universelle un écho intime.

Un groupe de filles enjouées déboule sur scène (Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor,Sediqa Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahimi,Tahera Jafari, Marzia Jafari, Sohila Sakhizada). Pieds nus, vêtues de grandes robes fluides aux belles tonalités, elles foulent l’eau du grand bassin qui recouvre presque la totalité du plateau, s’éclaboussent, rient, crient en se courant après. Ces jeunes femmes qui explosent de vitalité sont en exil, en deuil de leurs sœurs restées au pays, liées à toutes les victimes des talibans.
Parce que la figure d’Antigone est la métaphore de toutes les résistances à l’oppression, elle leur est rapidement apparue comme un vecteur idéal de transmission. Si elle dit l’impuissance des femmes face au pouvoir masculin, elle affirme aussi haut et fort qu’accepter la sentence de mort n’est pas une soumission à la loi mais c’est se sacrifier pour que d’autres révoltées se lèvent et fasse advenir un monde meilleur. Antigone s’oppose à sa sœur Ismène qui ne comprend pas son point de vue et craint pour la vie de son aînée dans une scène poignante qui concentre la tragédie.
Jean Bellorini a si bien tissé les fils qu’il avait en main, en complicité avec la compagnie afghane, qu’on lit l’histoire des Afghanes à travers celle d’Antigone, comme si l’une était le palimpseste de l’autre et réciproquement.
Tout ici est beau, élégant, fluide, les déplacements de groupe, évocation du cœur antique, la démarche fière des femmes, leur jeu contenu, tout en intériorité, qui cède brutalement à des éruptions brutales, l’harmonie des couleurs, la beauté des musiques métissées (Sébastien Trouvé), les miroitements de l’eau et les ombres sur les murs colorés du théâtre qui renvoient l’image inversée des comédiennes, sous le regard fixe de l’énorme pleine lune, clin d’œil au célèbre Voyage dans la lune de Méliès. La dimension comique s’affirme discrètement avec quelques clowneries inattendues au cœur du tragique. Coulé dans les lumières douces en clair-obscur, le spectacle bouleversant s’apparente à un oratorio profane qui célèbrerait l’humanité contre la barbarie.

Les Messagères. Textes de Sophocle, Martine Delerm et Atifa Azizpor. Mise en scène Jean Bellorini. Collaboration artistique Hélène Patarot, Mina Rahnamaei et Naim Karimi. Lumière Jean Bellorini. Création sonore Sébastien Trouvé. Avec L’Afghan Girls Theater Group : Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor,Sediqa.Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahimi,Tahera Jafari, Marzia Jafari, Sohila Sakhizada
A Paris, au théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 13 avril 2025. Durée : 1h45.
© Christophe Raynaud De Lage
www.bouffesdunord.com

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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