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Critiques / Théâtre

Le Pianiste

par Stéphane Bugat

Une leçon de dignité

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Il y a quelques années, Robin Renucci avait fait une lecture publique du texte de Wladyslaw Szpilman. C’était bien avant que Roman Polanski porte à l’écran - et avec quelle maestria ! - ce récit à la fois bouleversant et fascinant. L’histoire de ce musicien juif polonais qui, après avoir miraculeusement échappé à la déportation dans laquelle tous les autres membres de sa famille ont péri, en août 1942, a vécu caché dans la soupente d’un immeuble en ruine, pendant plusieurs années. Jusqu’à sa rencontre avec un officier allemand, encore doté d’une conscience et perclus de remords, qui lui apportera une aide salutaire.
Robin Renucci n’a jamais renoncé à porter à la scène ce témoignage, écrit avec une simplicité et une précision qui ne font que renforcer son caractère poignant, dans lequel l’auteur même, s’il ne dissimule rien de l’horreur et de la souffrance qu’il partage avec les victimes de la folie meurtrière et méthodique des nazis, laisse planer une note d’espoir. Cette note d’humanité conserve évidemment toute sa pertinence de nos jours, même si elle ne va pas jusqu’à nous inspirer une moralité toute chrétienne qui voudrait que le geste d’un seul homme mérite l’absolution pour le fanatisme de tout un peuple.

Un respectueux chassé-croisé

Cela étant, que peut faire le théâtre, venant après la force d’évocation du cinéma ? À cette question, Robin Renucci apporte une réponse qui est probablement la seule recevable : revenir au texte. En y ajoutant cependant un élément évidemment déterminant puisqu’il caractérise l’auteur : la musique.
Sur la scène, voici donc un piano à queue, à peine éclairé par un rayon de lumière. Renucci entre, discrètement, lève le couvercle du clavier, puis se glisse vers un coin de la scène. Après quelques instants de silence, c’est le pianiste, Mikhaïl Rudy, qui s’installe. L’acteur et le musicien se livrent alors à un respectueux chassé-croisé. Les mots de Szpilman font écho à ses mélodies et à celles de Chopin, avec la volonté manifeste de ne jamais chercher l’éclat, ni même le pathos. D’ailleurs, Renucci ne joue pas, n’interprète pas, il raconte, presque hésitant, comme si ce qu’il décrivait se passait là, sous ses yeux. C’est tout juste s’il s’enhardit parfois à jeter quelques bribes de dialogues, à souligner l’intensité ou même le caractère profondément accablant, désespéré, de telle ou telle situation. Et, bien qu’il soit difficile de faire plus simple, on se surprend à l’accompagner dans ce périple infernal.

Les mois et les mois de solitude absolue

L’irrésistible destruction du ghetto, le rassemblement sur cette place avant le départ pour les camps d’extermination, sa fuite éperdue dans la ville en ruine, les mois et les mois de solitude absolue, puis la rencontre improbable avec ce soldat qui lui demande de jouer avant de lui apporter un secours salutaire. Après tant d’épreuves, dans Varsovie libérée et dans un ultime et absurde rebondissement, Szpilman, qui n’a trouvé qu’un manteau de l’armée allemande pour s’abriter du froid, échappe de peu à une exécution expéditive. C’est dans les rues de Varsovie que Renucci abandonne Szpilman. Ces voix de femmes et d’enfants qu’il vient d’entendre résonnent pour lui comme un retour à la vie, cette vie à laquelle il n’a jamais renoncé, surtout après qu’une main tendue a donné un sens à son implacable résistance. L’acteur ferme alors délicatement le clavier du piano. Ce n’est pas un spectacle auquel nous venons d’assister, c’est une leçon de courage et de dignité. On hésite même à applaudir, tenté de se retirer sur la pointe des pieds, pour se plonger dans la méditation plutôt que dans les bravos, aussi mérités soient-ils.

Le Pianiste, de Wladyslaw Szpilman, traduction française de Bernard Cohen, avec Robin Renucci. Au piano, Mikaïl Rudy (en alternance avec Nicolas Stavy). Collaboration artistique Cécile Guillemot, lumière, Julien Barbazin.
Théâtre Pépinière Opéra. Tél : 01 42 61 44 16.

Photo : Philippe Delacroix

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