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La mort de Claude Brasseur

par Gilles Costaz

Un rieur roi de la scène

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A l’âge de 84 ans, Claude Brasseur s’est éteint le 22 décembre, à Paris. Les Brasseur, c’est une dynastie : Pierre le colossal, Claude le narquois, Alexandre le tendre. Chez les Brasseur, on a des dons insolents et de l’insolence. Pierre Brasseur fut un géant, une réincarnation de Frédérick Lemaître non pas seulement dans Les Enfants du paradis et sur scène mais aussi dans la vie, impérial, hâbleur, romanesque. Son fils Claude avait la même ironie instinctive, le dédain des conventions et des rôles hiérarchiques, une présence de voyou royal. Mais il était en même temps fort différent, moins massif, parfois attaché à des héros davantage souterrains, plus ouvert à des écritures imprévues. Claude Brasseur a su accepter le dialogue avec les metteurs en scène, participer aux visions neuves de Roger Planchon, travailler avec Andreas Voutsinas qui savait donner aux comédiens de nouvelles motivations, être le modèle et le modelé de Marcel Bluwal (ah ! son Sganarelle au côté du Don Juan Piccoli au temps de la télévision noire et blanche, en 1965 !). Sa période de fraternisation avec Roger Planchon au TNP de Villeurbanne, qui a commencé avec Les Libertins de Planchon lui-même en 1968 et s’est achevé avec un George Dandin très social en 1987, a façonné le comédien, lui a donné une réflexion qui s’est nourrie des grandes théories du jeu.
Mais, bravache, indiscipliné, rieur, provocateur, Claude Brasseur gardait beaucoup de liberté en scène et il obtint de grands succès populaires dans les salles du théâtre privé parisien et en tournée. Il fut, notamment, le machiavélique Fouché du Souper de Brisville face au Talleyrand de Claude Rich en 1989, le pervers instigateur du Dîner de cons de Veber s’en prenant au lunaire Jacques Villeret en 1993, l’officier américain intransigeant face au Furtwangler de Michel Bouquet dans A torts ou à raison d’Harwood en 1999, un rescapé cannibale dans Dieu est un stewart de bonne composition de Ribes en 2004, un Orgon inconscient face à Patrick Chesnais dans le Tartuffe de Molière en 2012, le double de Lucien Guitry clarifiant ses relations avec son fils Sacha, joué par Alexandre Brasseur, dans Mon père avait raison de Guitry en 2007, Clemenceau à la retraite bougonne dans La Colère du tigre de Madral en 2014.
L’acteur n’est pas sur une seule voix, sur un seul registre. Il règne, il est puissant, mais il joue autant avec sa douleur, ses mystères, ses angoisses, ses fêlures qu’avec sa force. Mais c’est un capitaine Fracasse, il se sait l’héritier d’acteurs qui cassent la baraque et peut laisser libre cours à ses humeurs de maître tumultueux des planches. Sa fin de carrière, au théâtre, a failli être quelque peu irréfléchie quand il joua en 2016 la désolante comédie de Laurent Baffie, Jacques Daniel  : il semblait se désintéresser du rôle de pilier de bistro et le spectacle ne tenait guère que par l’implication amicale de son partenaire, Daniel Russo. Il conclut son chapitre théâtral en beauté, sans doute, avec une apparition en solitaire avec L’Indigent philosophe de Marivaux, mais le spectacle fut joué brièvement et peu vu.
Quand il interpréta Orgon dans le Tartuffe mis en scène par Marion Bierry, il nous disait : « J’aime, dans cette aventure, que la pièce soit d’actualité (elle nous parle de nos sectes) et dans un beau langage qui nous change du langage actuel. Ce qu’on entend aujourd’hui, ça commence à me gonfler, si vous permettez l’expression ! Ce texte est magnifique. En même temps, les beaux textes, c’est comme les belles femmes, il ne faut pas trop les respecter. » C’était, bien entendu, avant le mouvement #MeeToo.

Photo DR : Claude Brasseur, à gauche avec Claude Rich dans le film d’Edouard Molinari, tiré de la pièce de Jean-Claude Brisville, Le Souper.

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