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Critiques / Théâtre

La Pensée, la Poésie et la Politique de Karelle Ménine et Jack Ralite

par Gilles Costaz

Le tribun qui aimait les poètes

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On n’a jamais vu réunie une telle distribution pour une voix off. A la fin de son spectacle autour de Jack Ralite, Christian Gonon fait entendre, lisant une lettre de Ralite au président de la République, tous les acteurs de la Comédie-Française : quatre-vingts voix isolées ou superposées, brutes ou mixées, qui demandent qu’on ne touche pas au budget de la Culture ! C’est le moment clin d’œil de ce solo (à plusieurs, quand il s’agit du son) qui rend hommage à l’homme politique disparu et fait entendre sa pensée en mouvement, telle qu’elle vibre toujours dans un livre écrit avec Karelle Ménine. Jack Ralite, qui fut longtemps maire d’Aubervilliers et plus brièvement ministre du Travail et de la Santé, était un fou de théâtre. Il y allait plusieurs fois par semaine et dînait souvent avec les artistes, enrichissant ainsi une pensée qui, à la différence de celles des observateurs trop partisans, ne se fossilisait pas. Dans ce livre et dans les extraits utilisés dans le spectacle, il y a une part de souvenirs (Ralite avait été proche de Vilar, Vitez et Aragon) mais surtout une réflexion abondante qui se frotte aux grands auteurs et au bouillonnement de l’actualité. Il faut marcher dans les pas des poètes et se confronter à ce que l’on ne comprend pas, dialoguer avec les autres, ne jamais en rester aux certitudes établies et données comme définitives… : voilà ce que disait Ralite, fils de chauffeur de taxi devenu édile et ténor peu conformiste du Parti communiste.
C’est une très belle initiative que de faire entendre les idées de Ralite. Christian Gonon l’a eue et lui donne forme à la Comédie-Française, en incarnant lui-même une sorte de double inexact de Ralite. Inexact parce qu’il ne lui ressemble pas et ne cherche pas l’adéquation physique. Un double exact, pourtant, dans la prise en main du personnage. En costume vert pâle, avec la cravate rayée des gens du peuple qui sont arrivés à franchir quelques échelons et portent la tenue de leur place hiérarchique, Gonon figure un homme de la base qui a choisi d’apprendre encore et toujours et qui, chez lui, entasse des livres, des journaux et des papiers sur son bureau. Ces œuvres, ces textes, l’homme les parcourt à la lueur d’une petite lampe, quand il interrompt le flux de ses pensées. ans un sac de toile, il y a d’autres livres. Le comédien les prend et en lit des extraits, quand il s’agit d’Hugo ou de Baudelaire. Ce que trouve et réussit superbement Christian Gonon, c’est une manière de circonvolution. On n’est jamais tout à fait au même endroit, jamais immobile mais toujours en quête d’une nouvelle chose qui apporterait une lumière de plus. Dans ce mouvement qui s’opère dans l’étroitesse d’un point sur une scène, Gonon ne quitte son quadrilatère d’animal fureteur, enlève au fil des minutes sa veste et sa cravate. Changeant de rythme et d’intonation, il fait entendre la quête, le débat et le besoin de convaincre. Il n’est pas le Ralite du parler public (c’était un extraordinaire tribun, qui galvanisait jeunes et vieux, la voix impériale). Il est le Ralite non pas intime mais isolé en compagnie d’un monde invisible et ami, volant d’une idée à l’autre, conversant avec lui-même et avec autrui, imaginant des arguments pour lui et pour les rencontres à venir. Au gré de ces sinuosités qui mènent toujours à une réponse, à une vérité, à un éblouissement, l’acteur nous emporte dans un trajet intellectuel intense qui est celui de la recherche personnelle et aussi celui de la formulation pour le débat et la persuasion. Grâce à l’interprétation de Christian Gonon qui a la dimension d’un voyage intérieur, Jack Ralite n’est toujours pas absorbé par l’Histoire mais se promène dans notre présent.

La Pensée, la Poésie et le Politique de Karelle Ménine et Jacques Ralite, d’après le livre aux Solitaires intempestifs, conception et interprétation : Christian Gonon, lumières de Philippe Lagrue, musique originale de Jérôme Destours, collaboration artistique d’Alain Lenglet.

Studio-Théâtre, Comédie-Française, Carrousel du Louvre, 18 h 30, tél. : 01 44 58 15 15, jusqu’au 31 octobre.

Photo Christophe Raynaud de Lage.

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