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Critiques / Théâtre

La Messe là-bas de Claudel

par Gilles Costaz

Le ciel et la terre

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Claudel va à la messe et nous en parle. Rien de très engageant, si l’on résume ainsi ce texte de 1917 ! Notre grand poète catholique se rendait souvent aux saints offices. Mais chez lui, sous les grandes orgues, il faut chercher la blessure, ce qui fait qu’il est à la fois dans l’orgueil du poète et dans la profonde humilité du croyant. Telle est l’une des mises en clarté qui anime Didier Sandre quand il prend le parti, audacieux, difficile, de porter ce texte,La Messe là-bas à la scène, en solo, c’est-à-dire dans une forme de solitude offerte au public. En 1917, Claudel est ambassadeur à Rio de Janeiro, il a la hantise de la guerre qui se passe en Europe et, au moment précis où il écrit, des tourments intimes ne cessent de l’assaillir. Il n’a pu oublier sa liaison adultérine avec celle qui inspira Partage de midi, ni l’enfant qui en est né et dont il ne s’est pas préoccupé. Il vit avec sa fascination de Rimbaud et veut se persuader que ce poète sauvage a été touché par le foi chrétienne. Il est à Rio mais il se sent dans la nature de ses origines où poussent le blé d’or et les églises aux flèches droites comme le blé.
Sa pensée tourne en colimaçon. Claudel s’incline devant la cérémonie de la messe où il se rend et cherche à structurer son texte selon les moments de la cérémonie (les termes de la liturgie s’inscrivent au-dessus de l’acteur : offertoire, consécration…). Mais la pensée se rompt, change de hantise, rebondit, va de lui-même aux autre et des autres à lui-même. Les remords surgissent. Dans le dédale du cerveau cognent le besoin de revenir à l’éblouissement que procura Rimbaud , l’insoluble tristesse de la guerre figurée par le départ des maris qui quittent femme et enfants consciencieusement, le goût de la moquerie à l’égard de qui est trop bourgeois et trop orthodoxe… Plus brûlante que tout, peut-être, est la sensation que la mort est là, et donc l’heure de vérité face à Dieu, l’instant où l’on parle « d’homme à homme » au créateur et où l’on est un chrétien que si l’on s’est dépouillé de tout, si notre présence est une absence…
Cette richesse folle, vertigineuse du texte, cet effroi qui bouscule le plain-chant, cette quête douloureuse d’une paix qu’il faut arracher au forceps et qu’une fois obtenue il faut partager, on ne les aurait pas sans doute pas ressenties de façon si absolue si Didier Sandre ne nous les dévoilait dans leur double cheminement, évident et souterrain, oraculaire et mystérieux. En veste de smoking noir (porté sur un maillot noir) mais les pieds nus, il est entre la terre et le ciel. Il est l’homme du monde qui a renoncé au monde. Pour changer d’altitude, il se contente d’empiler un tabouret sur un autre (c’est ainsi qu’il peut jouer Dieu répondant à Claudel ! Mais aussi être le Claudel qui entre dans sa méditation). Sur le plateau, se dressent aussi trois modestes paravents, que la lumière vient éclairer de façon symbolique. Didier Sandre n’est pas ici dans une interprétation strictement littéraire ou dans le parcours habile d’une brillante prosodie. Il va et vient dans les avancées et les reculs d’un orage intime et pénètre lentement, par élans, dans la sphère de la spiritualité. Pour le spectateur, peu importe la foi. L’instant théâtral sculpté et prodigué par cet interprète qui noue et dénoue les versets comme personne se déroule à une altitude tout à fait inhabituelle.

La Messe là-bas de Paul Claudel, conception et interprétation de Didier Sandre, lumières de Bertrand Couderc, conception musicale d’Othman Louati, collaboration artistique d’Eric Ruf.

Studio-Théâtre, Comédie-Française, galerie du Carrousel du Louvre, tél. : 01 44 58 15 15, jusqu’au 11 octobre (dans le cadre du cycle Singulis).

Photo Brigitte Enguérand.

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