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Critiques / Opéra & Classique

La Flûte enchantée

par Caroline Alexander

Les leurres d’une BD en 3D

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D’entrée de jeu, une constatation s’impose : il y a tromperie sur la marchandise. La Flûte enchantée, à l’affiche de l’Opéra Bastille, n’est plus de Mozart mais un produit de marketing de la compagnie espagnole La Fura dels Baus, d’après une musique de Mozart et un conte d‘Emmanuel Schikaneder. Autre abus d’affichage : il ne s’agit nullement d’une nouvelle production mais d’un spectacle de festival créé en 2003 à la Triennale de la Ruhr en Allemagne, déjà retransmis en son temps par la chaîne de télévision franco-allemande Arte. Bien sûr, ni l’orchestre, ni son chef, ni la distribution ne sont les mêmes, mais ces changements de rôles ne constituent pas une nouveauté à part entière. Comme il l’avait fait pour la Katia Kabanova de Janacek, importée de Salzbourg et annoncée comme une nouvelle production du Palais Garnier, Gérard Mortier installe les enfants chéris de ses précédentes directions artistiques sur les plateaux du théâtre parisien qu’il dirige depuis l’été dernier et les fait passer pour des innovations.

Une Flûte saucissonnée et déjantée

Mortier avait prévenu : sous sa direction l’Opéra de Paris deviendrait un opéra de festival. Reste à savoir si l’esprit festival qu’il revendique libre et provocateur est compatible avec le cahier des charges d’une institution publique très largement subventionnée afin qu’elle puisse transmettre un patrimoine au plus grand nombre.
A voir cette Flûte saucissonnée, déjantée, d’un chic branché qui se démodera dès demain, on se sent devenir étrangement réactionnaire. Que toute création comporte un risque et ne doive pas se plier aux lois du marché est indéniable. Que l’on se serve de l’un des plus grands chefs d’œuvre de l’histoire de la musique pour faire joujou en cassant le jouet relève d’une autre dialectique.

Des cascades de commentaires abstraits et verbeux

Voici donc une Flûte enchantée orpheline, amputée de tous ses dialogues parlés et des musiques qui les entourent. A ces absents se substituent des cascades de commentaires aussi abstraits que verbeux, distillés micros en main par deux comédiens de théâtre - et pas des moindres s’agissant de Dominique Blanc et de Pascal Greggory - juchés sur des sièges d’arbitre de tennis aux deux extrémités cour et jardin de la scène. Pendant qu’ils énoncent leur texte, celui-ci est projeté à toute vitesse en boucles, en cercles, en nœuds coulants sur les murs du plateau ou ce qui leur en tient lieu : une dizaine de matelas gonflables, utilisés dégonflés, gonflés, debout, assis, couchés, hantés de créatures... Le décor ressemble au choix aux cellules capitonnées d’un asile psychiatrique, à un magasin de literie pour géants un jour de soldes ou à l’aire de jeux réservés aux enfants dans les magasins IKEA. De la BD en 3D.

Un orchestre dépassé par le déferlement d’images

Les trouvailles se ramassent à la pelle. Personne n’accusera les animateurs de la Fura dels Baus de manquer d’imagination. Elle déborde, grimpe aux murs, fait des pieds de nez, dégouline de partout, emprunte à toutes technologies du moment... De là à lui trouver un sens... Même si par éclair, ceux qui connaissent bien l’œuvre, y devinent ici ou là une intention de burlesque poétique. On pourrait passer l’éponge au nom de l’esprit d’initiative si musicalement l’enjeu tenait la route... Que non : Marc Minkowski à la tête de l’Orchestre de l’Opéra, après une ouverture réussie, semble dépassé par le déferlement d’images et fait brasser du plomb aux cuivres et aux cordes. Même la divine flûte ne réussit pas à faire décoller ses notes.

Papageno en cuir rouge, la Reine de la Nuit maquillée Cruella

Affublés de costumes bizarres - Tamino et Pamina en corsets jaunes sur pyjamas blancs, Papageno en cuir rouge, Sarastro déguisé en gourou de la Secte Solaire, la Reine de la Nuit maquillée Cruella, en cape métallisée à la Paco Rabanne, les machinistes et les prêtres du choeur en blouses d’infirmiers... Les solistes, semés dans des espaces immenses, y perdent et leur souffle et leur musicalité. On ne reconnaît pas les meilleurs d’entre eux. Au salut les huées furent cinglantes. On en a l’habitude à l’Opéra de Paris dès qu’on y détrousse les traditions. Mais cette fois, difficile de les contredire.

Die Zauberflöte - La Flûte enchantée, de Wolfgang Amadeus Mozart, textes d’Emmanuel Schikaneder et... Rafael Arguillol (sic !). Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Marc Minkowski, conception décors et costumes Jaume Plensa/La Fura dels Baus, mise en scène Alex Ollé et Carlos Padrissa/La Fura dels Baus, vidéo Franc Aleu, avec Mireille Delunsch, Stéphane Degout, Ingela Bohlin, Erika Miklosa, Paul Groves, Ain Anger... Et Dominique Blanc, Pascal Greggory. Les 29 janvier, 1,4,10,12,15,18,20 février à 19h30 - 08 92 89 90 90.

Photo : Ursula Kaufmann

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2 Messages

  • > La Flûte enchantée 27 janvier 2007 14:29, par bouc

    J’ai vu cet opéra, ce chef d’oeuvre, en compagnie de personnes plutôt réfractaires ou incultes dans cet art.

    Si vous aviez vu leur regard qui ne pouvait pas se décrocher de la scène, leur questionnement, leur étonnement, leur émerveillement...
    ...jamais vous n’auriez écrit un tel article.

    Si des personnes, sans aucune culture musicale baroque ou classique ont pu à ce point accrocher à cette oeuvre en langue étrangère, ont apprécié au plus haut point la mise en scène et sont côté totalement délirant, alors la troupe a réussi son pari.

    Quant à moi, je pense que c’est l’esprit de l’Opéra, du spectacle vivant qui a été montré là.

    Bravo, encore !

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  • La Flûte enchantée 15 septembre 2013 22:55, par Esperanzo

    J’avais vu ce spectacle. La générale pour être tout à fait exacte. J’avais adoré. C’était absolument magique et féérique. Les longs dialogues n’étaient effectivement pas la meilleure partie mais le spectacle était vraiment superbe.

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