Du 24 septembre au 17 octobre 2025, du lundi au vendredi à 19h30, samedi 17h, dimanche 15h, relâche mardi au Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis.
LA GUERRE N’A PAS UN VISAGE DE FEMME, D’APRÈS LE LIVRE DE SVETLANA ALEXIEVITCH, PAR JULIE DELIQUET.
Les femmes telles des armes encore dans toutes les guerres.

Svetlana Alexievitch reçoit, première femme de langue russe, le Prix Nobel de littérature en 2015 pour « son œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque ». Entre témoignages, réflexion politique et existentielle sur les temps passés et présents, l’oeuvre dénonce la violence d’État, s’insurge contre la guerre en Ukraine et la brutalité russe.
Née après la Victoire, en 1948, l’auteure biélorusse aux origines ukrainiennes, n’a pas connu la guerre. Son écriture intime ne s’en attache pas moins aux générations qui ont essuyé le conflit In Vivo, marquées par la tragédie - et aux suivantes pour lesquelles ces récits de guerre sont encore leur histoire.
Courage et actes de bravoure sont méprisés, non reconnus, passés à la trappe : ces femmes sont les grandes oubliées du discours officiel masculin. Elle devaient reprendre une vie civile en donnant naissance à des enfants !Après un mutisme imposé, leur parole brise quarante années de silence collectif. Svetlana Alexievitch revient à ce texte en 2003, censuré en 1985, et rétablit ce qui a été supprimé par les autorités, et aussi par elle-même.
Pour Julie Deliquet, directrice du TGP, CDN de Saint-Denis, conceptrice scénique de La guerre n’a pas un visage de femme et artiste impliquée - recherches, documentation historique et rencontre avec le Prix Nobel -, l’auteure porte un regard autre sur la Seconde Guerre mondiale, via tous les témoignages féminins sur les non-dits de l’Histoire, contre la barbarie nazie.
Loin du mythe et de ses poncifs, les locutrices évoquent la guerre qu’on leur a confisquée - un devoir de mémoire pour la jeunesse actuelle et à venir sur le mal qui sourd dans une résonance réactualisée avec nos temps menacés.
Un fourbi d’appartement communautaire où les installations et les ustensiles de cuisine et de sanitaire s’accumulent à vue - valises entassées et placards et dressings de fortune - des appartements privés réquisitionnés ou des appartements d’État réaménagés dans lesquels sont entassés les foyers, selon le nombre de chambres. Les habitants partagent cuisine et sanitaires… Le monde brut et rustre d’une théorie idéologique de papier tournant dans sa mise en pratique au cauchemar quand les êtres n’existent dans leur intimité.
Or, du pays entier - Ukraine, Sibérie, Biélorussie, Moscou…- évoquant médailles et uniformes militaires, d’anciennes camarades du front se rassemblent près des éviers, ballons d’eau chaude, cuisinières et linge pendu aux fils. Beaucoup n’assistent plus aux défilés officiels. Au printemps 1975 de la guerre froide, une jeune journaliste motivée vient recueillir leurs dires. Blanche Ripoche dans le rôle a l’élan, la spontanéité et la volonté requise.
L’enfer ne se dit pas, elles seules se comprennent. Dès l’invasion nazie en 1941, des milliers de jeunes filles soviétiques se sont engagées pour lutter contre les armées hitlériennes, lycéennes ou à peine plus âgées ; certaines trop détruites n’entameront plus d’études après la guerre. Or, elles sont infirmières, tankistes, parachutistes, pilotes de chasse, snipers, cuisinières, sapeurs déminant les terrains, médecins, fantassins, agents de transmission.
Evelyne Didi joue le rôle d’une agente de renseignement d’une brigade de partisans, ne pouvant renier ses engagements soviétiques, fidèle à la révolution, entendant les critiques, se défiant des condamnations unilatérales.
Les autres aussi ne se posaient pas tant de questions quand elles se sont engagées, croyant en un monde nouveau contre la menace allemande nazie. Puis, tout s’est troublé, mêlé, confondu, et le Bien et le Mal se sont perdus. N’est restée que la Haine, solide, tangible, contre l’agresseur, et un retour impossible, à la vie normale, quand on a soi-même tué… un proche, un ami.
Certaines défendent leur choix de faire la guerre, envers et contre tout, leur enfant en bas-âge confié à une belle-soeur ou une aïeule, oubliant, autant que faire se peut, les tortures subies, les massacres auxquels on a assisté et auxquels on a participé. L’une, médecin, ne peut plus supporter la lumière d’un cliché photographique, le corps marqué à vie par le supplice électrique.
Certaines crient bien fort que c’est à la guerre qu’elles ont trouvé leur mari et père de leurs enfants, quand d’autres découvrent les réflexes machistes masculins qui se saisissent d’elles comme objets d’assouvissement sexuel, les violeurs les désignant, la vie civile revenue, comme « putes à soldats ». Les femmes restent indubitablement de par le monde des armes de guerre.
Le public a la gorge serrée à l’écoute des horreurs subies ou commises que les interprètes égrainent avec pudeur, mais aussi avec la nécessité de tout dire, de ne rien taire. Julie André, Astrid Bayiha, Marina Keltchewsky, Odja Llorca, Marie Payen, Amandine Pudlo, Agnès Ramy, Hélène Viviès, hésitent, bégaient, parlent avec les mains, s’approprient un discours qu’elles font leur, humbles, déterminées et attachantes - attention mutuelle et réciproque. Elles sourient parfois, moqueuses, au souvenir de leur jeunesse enfuie dans la tourmente.
Un récit qui chemine dialectiquement, en dépit de tout, entre bonheur de vivre et déception, allégresse juvénile et retour aux réalités quotidiennes, que ces dignes Parleuses dévoilent, solidaires, tentant se comprendre et d’expliquer.
Un puissant chœur de femmes émouvant, articulé et charpenté sur le respect de l’intégrité de la personne, de ses engagements humanistes universels.
La guerre n’a pas un visage de femme, d’après le livre de Svetlana Alexievitch (édit. J’ai lu), mise en scène de Julie Deliquet, avec Julie André, Astrid Bayiha, Evelyne Didi, Marina Keltchewsky, Odja Llorca, Marie Payen, Amandine Pudlo, Agnès Ramy, Blanche Ripoche, Hélène Viviès, Traduction Galia Ackerman, Paul Lequesne, version scénique Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos, collaboration artistique Pascale Fournier, Annabelle Simon, scénographie Julie Deliquet, Zoé Pautet, lumière Vyara Stefanova, son Anne Astolfe, costumes Julie Scobeltzine.
Du 24 septembre au 17 octobre 2025, du lundi au vendredi à 19h30, samedi 17h, dimanche 15h, relâche mardi au Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis. Les 8 et 9 janvier 2026, Théâtre National de Nice, centre dramatique national Nice Côte d’Azur. Les 14 et 15 janvier, MC2 : Maison de la Culture de Grenoble, scène nationale. Du 21 au 31 janvier, Théâtre des Célestins, Lyon. Les 4 et 5 février, Comédie de Saint-Étienne, centre dramatique national. Les 10 et 11 février, Théâtre de Lorient, centre dramatique national. Du 18 au 20 février, Comédie de Genève. Les 25 et 26 février, Malraux, scène nationale Chambéry Savoie, Chambéry. Du 3 au 7 mars, Théâtre Dijon Bourgogne, centre dramatique national, Dijon. Les 11 et 12 mars, Comédie de Caen, centre dramatique national de Normandie. Les 18 et 19 mars, Le Grand R, scène nationale, La Roche-sur-Yon. Le 27 mars, L’Archipel, scène nationale, Perpignan. Du 31 mars au 3 avril, ThéâtredelaCité, centre dramatique national de Toulouse Occitanie. Du 8 au 10 avril, Comédie de Reims, centre dramatique national. Le 14 avril, La Ferme du Buisson, scène nationale, Noisiel. Le 17 avril, Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Du 22 au 24 avril, Nouveau Théâtre de Besançon, centre dramatique national. Les 28 et 29 avril, La Rose des vents, scène nationale, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq. Le 5 mai, Équinoxe, scène nationale, Châteauroux.
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.



