Mitsuka Uchida au Festival de Lucerne le 7 septembre
L’excentricité dans le classicisme
Avec les trois dernières sonates de Beethoven, Mitsuko Uchida ouvre tout un champ d’inventivité et de rêve.
- Publié par
- 24 septembre
- Critiques
- Opéra & Classique
- 0
-

Mitsuko Uchida, qui se produisait le 7 septembre sur la scène du KKL ((Kultur- und Kongresszentrum - Centre de culture et de congrès) de Lucerne, choisissait d’y interpréter une triologie fascinante et redoutable : les dernières sonates pour piano de Beethoven, opus 109, 110 et 111. Emmenant son public dans des sphères à l’air raréfié, la pianiste conjugue puissance et fragilité, faisant de la virtuosité parfois extrême de l’écriture beethovénienne le lieu même d’une recherche de sonorités inouïes, au-delà du défi purement technique.
Entre introspection et théâtralité
Au long des trente-deux sonates qu’il a composées, Beethoven parcourt des chemins très divers, alternant en particulier, de façon bien sûr irrégulière et libre, des pièces de type extrêmement « affirmatif », explicites et éloquentes, d’une énergie et d’une vitalité qui semblent prévaloir, en elles-mêmes, sur l’énoncé du discours thématique, et des pièces beaucoup plus secrètes dans leur propos, plus introspectives que dramaturgiques, portées davantage vers la recherche sonore, l’exploration la plus subtile de la forme. C’est sans aucun doute de cette seconde catégorie que relèvent les trois dernières sonates du compositeur, ce pourquoi elles continuent, plus de deux siècles après leur création, de fasciner auditeurs et interprètes. Un musicologue aujourd’hui passablement oublié, Camille Bellaigue, a pu dire d’elles : « Impossibles à jouer pour qui n’est pas un maître, on ne les comprend qu’à la longue et pas toujours tout entières […] Elles nous dépassent par la hauteur des idées et l’ampleur quelquefois démesurée du développement ; elles nous étonnent et peuvent même nous effrayer d’abord par la liberté. Tout élément, à commencer par le plus simple de tous, la mélodie ; toute forme, variation ou fugue, s’y trouve non seulement élevée mais en quelque sorte dilatée prodigieusement ; à moins que, par un miracle inverse, la pensée, au lieu de se donner carrière, s’enferme une dernière fois dans la concision classique, ou se condense encore plus brièvement dans le raccourci d’un récitatif ou d ‘un arioso. »
De Mozart à Schubert
On comprend là qu’une artiste telle que Mitsuko Uchida, douée de capacités hors-norme d’insuffler le rêve dans l’esprit de l’auditeur, par la magie de son jeu et la force de conviction de son interprétation, puisse faire d’un tel monde le reflet même de son art. C’est en tout cas ce qui s’est produit lors de ce récital inscrit dans le Festival de Lucerne 2025. Immense interprète de l’oeuvre de Mozart comme de celle de Schubert, la pianiste semble faire de ces deux compositeurs les aimants et les pôles de son jeu beethovénien. Telle séquence d’une écriture ancrée dans le classicisme haydnien et mozartien lui inspire une simplicité rêveuse qui évoque la magie mozartienne. À l’autre extrêmité du spectre, tel tourbillon passionnel l’incite à entendre dans la langue beethovénienne tout ce qu’un Schubert en retiendra, tout ce qu’il fera fructifier.
L’avant-dernière sonate pour piano composée par Beethoven (opus 110) est marquée par une richesse de facture tout à fait extraordinaire : certains de ses éléments sont de type classiques : le thème quasi mozartien de son moderato initial, ainsi que son système d’accompagnement, l’efficacité de l’allegro suivant, comme pourrait l’être un scherzo assez conventionnel d’une période précédente, dans l’œuvre de Beethoven. Mais à côté de ces figures sages, l’étonnant thème noté « dolente » (plaintif) qui constitue le début du finale est à deux reprises interrompu par une fugue, comme si les échappées de plus en plus mélancoliques de son développement ne pouvaient que se résoudre, se fondre littéralement dans une séquence d’objectivité philosophique, bien loin de toute dimension sentimentale… Mitsulo Uchida entreprend ce voyage périlleux sur l’arête étroite qui sépare le contrepoint sérieux et le lyrisme le plus poignant comme elle marcherait, dotée d’ailes, au bord d’un précipice : consciente de l’abîme mais portée par un élan prodigieux, qui est aussi une chaleureuse invitation faite à l’auditeur de se laisser guider au-delà du péril...
Photo Peter Fischli
Beethoven : Sonates op. 109, 110 et 111. Mitsuko Uchida, piano. Lucerne, KKL, 7 septembre 2025.



