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Critiques / Théâtre

L’Opéra de quat’sous de Bertold Brecht

par Corinne Denailles

Une rencontre au sommet

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La rencontre inattendue entre Robert Wilson, metteur en scène prestigieux, plasticien à l’esthétique abstraite raffinée et le très populaire et didactique Opéra de quat’sous de Brecht interprété par les acteurs du mythique Berliner Ensemble, fondé par Brecht en 1949, à l’heure de la naissance de la RDA, a créé l’événement parisien de la rentrée et marqué le coup d’envoi du Festival d’automne. La pièce, inspirée de L’Opéra des gueux de John Gay, a été écrite par Brecht en 1928 en complicité avec Kurt Weil et ses inimitables songs, mi-chantés, mi-parlés. La pièce raconte l’histoire d’amour entre Macheasth le chef des brigands et Polly Peachum, la fille du roi des mendiants. Deux mondes s’affrontent, sans scrupules et corrompus. Dans une société londonienne en crise, Peachum exploite une cohorte de mendiants et Mackie-le-surineur vole et tue sans états d’âme, avec le soutien du chef de la police, un ami d’enfance. Quand Brecht stigmatise le pouvoir abusif des banques, on ne doute plus de l’actualité d’une pièce dont le succès ne s’est pas démenti depuis sa création.

Une maîtrise époustouflante

On retrouve la facture inimitable des spectacles de Wilson qui sculpte l’espace avec la lumière comme personne, créé des tableaux d’une beauté saisissante, jouant sur les contrastes entre ombres chinoises et à-plats de couleurs acidulées et vives. Il recréé même, pour quelques secondes, l’illusion du procédé de la lanterne magique, premier principe cinématographique qui créait le mouvement. La scène d’ouverture, entre cinéma muet et expressionnisme allemand, est spectaculaire et somptueuse. Sur un fond de cercles lumineux qui s’éclairent progressivement, les personnages défilent à l’avant-scène dans un ballet de poupées mécaniques aux visages grimés de blancs et outrageusement maquillés. L’idée formidable de représenter le décor par des bruitages, outre l’humour que cela introduit, souligne que tout ça n’est que du théâtre comme l’indique le lourd rideau rouge de théâtre qui tombe à la fin, encadrant de ses drapés la dernière scène, qui se souvient de Molière, dans laquelle Mackie est gracié in extremis. Une fin d’opérette dans un monde déserté par la morale. Les acteurs sont tous exceptionnels. Le Mackie de Stefan Kurts est magnifique, un mélange de malfrat grande classe et de meneur de revue sulfureux, Christina Drechsler donne à Polly des airs de Betty Boop et de Maryline ; Angela Winckler, sans oublier la touchante Jenny-des-lupanars qui dénonce Mackie, l’inoubliable présence de Traute Hoess, épouse de Peachum ainsi qu’ Axell Werner, haute silhouette inquiétante de Brown, le flic véreux.

Une mise en scène qui fera date

Wilson se souvient de la gouaille du spectacle de cabaret mais il le passe au filtre d’une audacieuse stylisation qui laisse admiratif et perplexe. On ne peut s’empêcher de se demander s’il n’y a pas là un effet pervers qui récupère Brecht et le spectacle au profit d’une esthétique bourgeoise. Ce qui n’enlève rien à la beauté du geste artistique et de l’immense talent de Wilson qui est capable de faire sienne une œuvre apparemment très loin de lui. Wilson n’est pas Brechtien comme le fut Benno Besson, avec un esprit de sérieux enjoué. Les mises en scène de Strehler ou de Schiaretti n’étaient-elles pas plus fidèles à Brecht ? Mais faut-il être brechtien et fidèle pour monter ses pièces ? En plus de nous proposer un spectacle époustouflant, la mise en scène de Wilson invite à la réflexion sur le statut de l’œuvre d’art et le regard du metteur en scène. Le spectacle, qui a ouvert la première véritable saison du nouveau directeur du théâtre, Emmanuel Demarcy-Mota, s’est joué à guichet fermé pour seulement quelques jours. Il sera repris en avril dans ce même théâtre pour une deuxième série de 4 représentations.

L’Opéra de quat’sous de Bertold Brecht, musique, Kurt Weill. Mise en scène, décor, lumières : Robert Wilson, direction musicale, répétiteur : Hans-Jörn Brandenburg et Stefan Rager, costumes : Jacques Reynaud. Avec Jürgen Holtz, Traute Hoess, Christina Drechsler, Stefan Kurt, Axel Werner, Anna Graenzer, Angela Winkler, Georgios Tsivanoglou, Mathias Znidarec, Martin Schneider, Boris Jacoby, Christopher Nell, Dejan Bucin, Jörg Thieme, Uli Plessmann, Heinrich Buttchereit, Janina Rudenska, Ruth Glöss, Ursula Höpfner-Tabori, Anke Engelsmann, Gabriele Völsch, Gerd Kunath, Walter Schmidinger. Musiciens : Ulrich Bartel banjo, violoncelle, guitare, guitare hawaïenne, mandoline Hans-Jörn Brandenburg harmonium, piano,célesta, Tatjana Bulava bandonéonMartin Klingeberg trompette, Stefan Rager timbales, percussion, Jonas Schoen saxophones ténor et soprano,clarinette, basson, Benjamin Weidekamp saxophones alto, soprano et baryton Otwin Zipp trombone, double basse,Jo Bauer
Au théâtre de la ville du 15 au 18 septembre à 20h30. Tél : 01.42.74.22.77

www.theatredelaville-paris.com

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