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Critiques / Théâtre

L’Enfance d’un chef

par Stéphane Bugat

Graine de salaud

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De toute évidence, il y a longtemps que Dominique Sarrazin ruminait ce texte. À l’en croire, la tempête de Mai 68 était à peine retombée lorsqu’un copain de bon conseil lui a glissé un bouquin de poche, déjà plus de première fraîcheur, en précisant : « Lis-moi ça, surtout la dernière partie, ça m’a fait du bien. » Le jeune Dominique, encore aux prises avec les incertitudes de l’adolescence, a donc lu L’Enfance d’un chef, dernière des nouvelles contenues dans un recueil de Jean-Paul Sartre intitulé Le Mur. Et depuis, le virus du théâtre aidant, il se demande ce qu’il peut bien faire de « ces 80 petites pages d’un calme vitriol(...), portrait de pied en cap de l’attendrissant salaud, du salaud délicat et cultivé, celui qu’on « peut comprendre », parce qu’à un poil de nous : le mince petit bourgeois monté en graine de fasciste, antisémite raisonné. »

Une cavalcade littéraire

L’affaire prenant, au fil du temps, une tournure de plus en plus personnelle, Dominique Sarrazin, dont on suppose qu’il s’est longtemps demandé comment porter ce texte sur scène, s’est finalement résolu à prendre le parti, à la fois astucieux et réaliste, de la simplicité. Ce qu’il nous propose c’est donc un exercice pugnace et surprenant que l’on pourrait qualifier de « lecture/interprétation ». Une lecture puisque le comédien se présente seul face au public avec, sur la scène, trois pupitres sur lesquels il dépose, à tour de rôle, le manuscrit. Une lecture puisque sa technique est assez maîtrisée pour qu’il ne butte pratiquement jamais sur les phrases, qui ne manquent pourtant pas de pièges. Mais pas une lecture classique avec ce que cela peut supposer de distance à l’égard du texte pour celui qui s’y livre. En effet, Sarrazin, dont on devine qu’il connaît par cœur le texte en question, nous embarque immédiatement dans une cavalcade littéraire des plus expressives.

Une acuité de tous les instants

Et il se glisse avec verve dans la peau de tous les personnages, qui lui inspirent tantôt un geste, tantôt une mimique. Avec, bien entendu, une acuité de tous les instants pour celui qui concentre l’attention de l’auteur, ce fils de petit industriel, enfant renfermé, adolescent ambigu, jeune homme pervers, bref pur produit de cette bourgeoisie bien de chez nous qui a notamment constitué le ciment de la France pétainiste. Ce choix formel de Sarrazin est d’autant plus pertinent - devenant même assez vite captivant - que Sartre, pour sa part, se dispense de la moindre considération morale ou politique - tout au moins explicite - concentrant son propos sur une description d’une redoutable précision, à la manière d’un entomologiste qui se ferait un devoir de garder ses distances pour ne rien laisser échapper des menaces que représente son objet d’étude. Même s’il gagnerait à abréger certaines descriptions plus strictement littéraires, Dominique Sarrazin compose ainsi un spectacle à la fois édifiant, pour ce qui est du sujet, et palpitant, quant à la performance d’acteur qu’il constitue.

L’Enfance d’un chef, de Jean-Paul Sartre, délibérément mis en espace, lu et interprété par Dominique Sarrazin. Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 21 mars. Tél : 01 46 06 11 90.

Photo : Eric Legrand

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