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Critiques / Opéra & Classique

Julie, de Philippe Boesmans

par Caroline Alexander

Mise en épure d’une tragédie

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Un bijou d’opéra de chambre vient de naître : Julie de Philippe Boesmans, compositeur, et de Luc Bondy, librettiste, créé à La Monnaie de Bruxelles avant d’aller conquérir les spectateurs du prochain festival d’Aix-en-Provence, s’est révélé une belle réussite. Concision, acuité musicale et psychologique, mise en abîme des sens et des solitudes, séduction : le drame social d’Auguste Strindberg Mademoiselle Julie prend ici les contours d’une épure tragique.
Le "mademoiselle" du titre original a été supprimé pour que, disent les auteurs de sa néanmoins fidèle adaptation, il n’y ait pas de confusion entre la pièce et l’opéra. Bondy a élagué le texte, supprimé les tirades trop longues et conservé l’essentiel : l’affrontement en huis clos de deux classes sociales brutalement incendiées par le désir.

Les soubresauts d’une nuit pas comme les autres

C’est le quatrième opéra du compositeur belge Philippe Boesmans et sa troisième collaboration avec le metteur en scène suisse Luc Bondy, après Reigen - La Ronde, d’après Arthur Schnitzler puis Wintermärchen - Le Conte d’Hiver, d’après Shakespeare, deux œuvres au lyrisme lumineux qui connurent des succès quasi planétaires. Leur Julie nouvelle, à la fois si différente dans sa forme et si semblable quant à la qualité de son inspiration, devrait rencontrer le même engouement. Exit le style grand opéra pour une concentration en opéra de chambre pour trois solistes et un ensemble de dix-huit musiciens. Une forme idéale pour retracer les soubresauts d’une nuit de la Saint Jean pas comme les autres, une nuit sans nuit comme on peut les vivre au fin fond de la Scandinavie, une nuit de fête où tout est permis. La nuit où Julie, fille de comte, dans la cuisine blanche et froide du château, s’amuse à vamper Jean, le valet de son père absent, cette nuit où, dans l’échauffement de ses sens, elle rêve d’une fusion des corps qui abolirait les barrières. Tandis que Jean y voit l’occasion d’échapper à sa condition, de se faire une place au soleil avec fiancée, maîtresse et magot volé... La nuit s’achève, le comte revient, le valet reste le valet. Il ne reste à Julie qu’à disparaître...

Un langage musical à nul autre pareil

Chez Strindberg, les couteaux sont tirés, les nerfs mis à vif et le sang coule... À ces cris, Boesmans a préféré les chuchotements, la violence intérieure, la désagrégation des êtres par le non dit. Et la musique : la sourde cadence de la grosse caisse qui, en guise de prélude, bat le pouls des cœurs, les stridences des violons, les échappées mélancoliques de la harpe, les trilles dansantes de la flûte... Sans citation réelle, la musique de Boesmans évoque les manières de Berg ou de Schreker ou encore celles de la Vienne de Richard Strauss. Mais, tantôt mélodique, tantôt atonale, elle a inventé un langage à nul autre pareil. Un son fruité qui s’apparente au vin, par sa robe, sa saveur, sa souplesse...

Beauté fatale, jeu fiévreux et voix agile

Les voix y sont reines : les coloratures de Julie épousent au plus près ses errances mortifères et la mezzo suédoise Malena Ernman leur confère, outre sa beauté fatale, un jeu fiévreux et une voix agile en osmose avec les vocalises de la partition. Le Jean du baryton anglais Garry Magee figure un valet plus veule que cynique, plus manipulé que manipulateur. La soprano suédoise Kerstin Avemo, au timbre cristallin, sort Christine, la servante, de l’état de faire-valoir de la pièce de Strindberg à celui d’une personne à part entière. Sa scène de somnambulisme, finement dirigée par Luc Bondy, constitue un vrai morceau d’anthologie.
Dans la fosse, Kazushi Ono, le directeur musical maison, conduit en orfèvre les musiciens de l’Orchestre de Chambre de La Monnaie.
Longtemps après le suicide de Julie, après le baisser de rideau et les applaudissements, le martèlement sourd du tambour qui revient pour accompagner en boucle et en final ce cœur qui a cessé de battre, continue de résonner dans nos mémoires.

Julie, de Philippe Boesmans, d’après Mademoiselle Julie d’Auguste Strindberg, livret de Luc Bondy et Marie-Louise Bischofsberger, mise en scène Luc Bondy, décor Richard Peduzzi, costumes Rudy Saboughi, avec Malena Ernman (et en alternance : Tove Dahlberg), Garry Magee (et en alternance Davide Damiani) Kerstin Avemo (et en alternance Hendrickje Kerckhove). Orchestre de Chambre de La Monnaie de Bruxelles, direction Kazushi Ono. Théâtre Royal de La Monnaie à Bruxelles, les 8, 10, 17, 25, 30 mars et 1er avril à 20h. Tél. : 00 322 229 12 06
Les 23 & 24 mai à Vienne dans le cadre des Wiener Festwochen. Tél. : 00 43 1 589 22 22. Les 8, 11, 14, 16, 20, 22 juillet au Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence, dans le cadre du Festival d’Art Lyrique. Tél. : 04 42 17 34 34.

Photo : Ruth Walz

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