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Critiques / Théâtre

Hop là nous vivons ! d’Ernst Toller

par Corinne Denailles

Que sont nos rêves devenus

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Ça commence façon cinémascope ; les images projetées en préambule en fond de scène laissent place aux acteurs qui jouent derrière un cadre évoquant un écran de cinéma. Ils sont en prison et attendent l’exécution de leur condamnation à mort. Ce sont des prisonniers politiques, de jeunes idéalistes brûlant de ferveur pour construire un monde meilleur. Ils sont graciés à la dernière minute. L’un sera libéré, les autres feront de la prison, sauf Karl Thomas (interprété admirablement par Gauthier Baillot, vibrant de révolte et de désespoir), le plus engagé et le plus intransigeant du groupe, qui craque nerveusement et est conduit dans un asile. A sa sortie, 8 ans plus tard, l’Allemagne, qui est en proie à de grosses difficultés économiques, a beaucoup changé et ses amis aussi. Les idéaux ont été remisés au placard des emballements de jeunesse. Il part à la recherche de ses camarades et retrouve avec surprise l’un d’eux au poste de ministre. Du ministre à son ancienne amoureuse devenue syndicaliste, la dure réalité a coupé les ailes de l’espoir, seuls le cynisme et le réalisme sont désormais d’usage. Karl Thomas se heurte à l’incompréhension des uns et des autres ; il a beau chercher à s’intégrer à ce nouveau monde, il ne peut se résoudre à renoncer à son rêve d’un monde meilleur, le prix à payer est trop cher, il préfère renoncer à la vie. A l’asile où le voilà de retour, il est désormais considéré comme dangereux, parce trop lucide. Alors que les vrais fous sont au pouvoir.

D’hier à aujourd’hui

A travers le destin singulier et tragique du jeune Karl Thomas, dans lequel l’auteur s’est probablement projeté, Ernst Toller défend un socialisme tempéré et brosse le portrait d’une époque, mais en même temps il semble vouloir transcender le discours politique en l’élevant à une dimension métaphorique littéraire. Ecrite en 1927, cette pièce est visionnaire (Toller avait tout compris du nazisme naissant) et d’une impressionnante modernité dans sa structure. Il l’a conçu d’emblée en relation avec le cinéma, alors à ses débuts. Christophe Perton conjugue admirablement théâtre et cinéma. Le réalisme historique des images d’archives projetées (mort de Lénine, crise économique en Allemagne, guerre de Chine) inscrit l’histoire de Karl dans l’Histoire tandis que l’imagination s’engouffre dans la fable théâtrale. Réflexion et plaisir se mêlent comme le voulait Brecht, qui était de la même génération que Toller, un dramaturge d’avant-garde et d’engagement. Il n’est ni absurde ni abusif de faire un parallèle avec les temps modernes où l’on pleure la perte des idéaux et des valeurs, où le débat d’idées est devenu pratique désuète, où l’on vante les vertus de la société de consommation tandis que la précarité grandit. Les scènes se succèdent en fondu enchaîné, en douceur et sans aucune rupture, grâce à une scénographie très habile et à une mise en scène qui abolit les limites du cadre du plateau. Le plus frappant est le tempo rapide du spectacle et l’énergie maîtrisée des acteurs. Christophe Perton qui signe une mise en scène de haut vol nous fait découvrir un auteur dramatique passionnant qui, comme Stefan Zweig en 1942, se suicida en exil, en 1939, accablé par le cours du monde.

Hop là, nous vivons ! d’Ernst Toller, mise en scène Christophe Perton avec Gauthier Baillot, Yves Barbaut, Juliette Delfau, Aurélie Edeline, Ali Esmili, Vincent Garanger, Pauline Moulène, Anthony Paliotti, Nicolas Pirson, Samuel Theis, claire Wauthion, Olivier Werner. Au théâtre de la ville-Les Abbesses jusqu’au 23 février à 20h30, dimanche 15h. Durée : 2h15. Tél : 01 42 74 22 77.

crédit photo : David Anémian

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