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Histoires enfantines de Peter Bichsel

par Corinne Denailles

six petits contes poétiques pour transformer le monde à sa guise

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Peter Bichsel, écrivain suisse de langue allemande, à l’instar de Montaigne, aime « l’allure poétique, à sauts et à gambades », qui ouvre l’esprit. Il pousse les portes de l’imaginaire pour y laisser entrer un grand souffle libérateur qui balaie la norme et les certitudes. Ses petits contes absurdes et drôles mettent en scène des personnages doux et mélancoliques qui, tel Buster Keaton, se laissent entraîner par leurs rêves et se prennent les pieds dans le tapis de la réalité qui finit toujours par leur retomber sur le nez.
Guillaume van’t Hoff porte à merveille ces fantaisies poétiques qui ont l’insolence des enfants toujours en contestation de la règle pour comprendre et mettre à l’épreuve le monde qu’ils découvrent. Petit bonhomme vêtu miteusement, le personnage vit dans un amoncellement de cartons. Au début du spectacle, on le découvre recroquevillé dans un vieux fauteuil sous une couverture de survie et un pauvre lampadaire sans lumière. Suggestion d’une précarité solitaire dont le personnage s’évade grâce à l’imagination poétique. Dominique Lurcel explique qu’en découvrant l’écrivain, il a pensé immédiatement à Philippe Avron. On perçoit l’ombre projeté de ce merveilleux comédien derrière la frêle silhouette de lutin, la douceur du regard de Guillaume van’t Hoff. Ils ont la même légèreté grave, et ce physique sans âge qui permet de jouer tous les âges de la vie.

Le comédien enchaîne d’une seule voix les histoires les plus extravagantes qui toutes disent quelque chose de notre rapport au monde, aux autres et sont souvent l’occasion de jeux sur les mots et les sonorités qui rappellent Prévert (« Le pape est mort, un nouveau pape est appelé à régner. araîgnée, pourquoi pas libellule ou papillon ? »). Un jour le personnage décide d’échanger les mots désignant les objets de son environnement, (la chaise s’appelle maintenant réveil, l’armoire, journal, le lit devient le portrait, etc). Mais il se rend vite compte que ce petit jeu d’abord amusant le prive de la communication avec autrui. Un autre jour, il remplace toutes les voyelles par des « o », ou il se met en tête d’être un inventeur mais n’invente que des choses qui existent, partant du principe que l’important est l’acte de création et non l’objet de l’invention ; une autre fois, lui ou un autre, décide d’aller vérifier la rondeur de la terre, ce qui donne lieu à un récit à tiroir et à empilement d’éléments intransportables tels que grues, bateaux, échelles, tous nécessaires à la démonstration impossible. Sans oublier celui-ci qui veut tout oublier, mais se rend compte que pour cela il doit d’abord tout apprendre. Et puis il y a Yodok, l’impayable oncle qui n’a peut-être jamais existé que dans l’imaginaire de son petit-fils mais n’en a pas moins une place de choix dans son coeur.

Transformer le monde par le langage, quelle belle proposition ? Ces Histoires enfantines ne le sont pas tant que ça. Faussement naïves, elles invitent à rompre la glace de la conformité, à faire un pied-de-nez à notre monde normatif et à cultiver notre jardin intérieur sauvage au sein duquel chacun jouit d’une liberté inaliénable.
Un spectacle délicat, souriant, qui déploie les profondeurs du texte sans y paraître.
Un mystère reste entier, pourquoi le conte qui donne son titre au spectacle n’a-t-il pas été retenu ?

L’Amérique n’existe pas, fantaisie théâtrale. Textes de Peter Bichsel. Mise en scène, Dominique Lurcel. Avec Guillaume van’t Hoff. Lumière, Guislaine Rigollet. Scénographie, Adèle Ogier. Costume, Marion Duvinage. A Paris, à l’Essaïon jusqu’au 26 octobre, les dimanches à 18h et les lundis à 19h15. Durée : 1h10. Tout public à partir de 8 ans.
01 42 78 46 42 ou essaionreservations gmail.com

Texte édité aux éditions Le nouvel Attila, 2014.

© Guislaine Rigollet

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