FANTASIO de Jacques Offenbach

Au coeur d’un festival "service public"

FANTASIO de Jacques Offenbach

Eté anniversaire : voilà 30 ans que ce festival singulier, différent de tous ceux qui se passent ailleurs, a été créé par Radio France sous l’impulsion de René Koering qui le dirigea durant plus d’un quart de siècle. Un festival « service public » ancré dans une ville, Montpellier, et réparti dans toute la région du Languedoc Roussillon. Un festival de toutes les musiques qui embrasse les genres et les styles les plus variés, du classique au jazz, en passant par le lyrique, la chanson, les traditions. Un festival où 80% des événements sont gratuits – tous les concerts de 12h30 et 18h, les rencontres-débats et le jazz - et qui rassemble chaque jour des milliers de spectateurs locaux auxquels s’ajoutent les incontournables visiteurs fans de ceci ou de cela…

Petit exemple : en trois courtes journées on pouvait ainsi y déguster, entre autres propositions, des récitals de vedettes comme le pianiste Alexander Paley dont l’énergie a fait exploser le cœur des musiques russes de Glazounov et>Scriabine, découvrir le tout jeune Armida Quartett qui ne craint pas de lier György Kurtag à Franz Schubert ou encore explorer à 6 kms du centre-ville le Domaine d’O, où 1800 spectateurs répartis sur les gradins d’un l’amphithéâtre de plein air, ont acclamé les trépidants musiciens du Amazing Keystone Big Band rendant un hommage captivant au légendaire Quincy Jones.

Authentique chef d’oeuvre

Autre spécialité du festival : dénicher des œuvres oubliées, perdues et leur redonner vie. On a pu ainsi redécouvrir au cours de ces décennies des perles signées notamment Marin Marais, Grétry, Hasse, Cavalli, d’Indy… Pour l’édition 2015, au rayon du lyrique on a pu s’amuser des dérapages bouffons que le couple Gilles et Corinne Benizio (alias Shirley et Dino) ont fait subir à l’opéra ballet comique Don Quichotte chez la Duchesse de Joseph Bodin de Boismortier dans la salle à l’italienne de l’Opéra Comédie (voir WT 4728 du 20 juillet) et, en attendant La Jacquerie d’Edouard Lalo qui sera dévoilée vendredi 24 juillet, c’est un Offenbach délaissé qui a secoué l’auditoire de l’espace Corum : Fantasio, opéra-comique en trois actes inspiré par la comédie éponyme d’Alfred de Musset, a fasciné de bout en bout comme seuls peuvent le faire les authentiques chefs d’œuvre.

On en finit pas de redécouvrir les facettes du très prolifique père de La Belle Hélène, d’Orphée aux enfers, de La Périchole. Six cents œuvres inscrites à son répertoire, qui dit mieux ? En 2002 déjà ce même festival de Montpellier sortait de l’oubli ses Filles du Rhin/Rheinnixen délicieusement romantiques.

Voici, dans la même veine de mélancolie rêveuse ce Fantasio qui à sa création en 1870 souffrit des circonstances politiques de la guerre franco-prussienne, son histoire se déroulant à Munich et Offenbach étant d’origine allemande… Il s’agit pourtant bel et bien d’un chef d’œuvre dont les nuances en arc en ciel musical préfigurent Les Contes Hoffmann. Tout Offenbach y est concentré en trois actes, ses marches joyeuses, ses valses langoureuses, son lyrisme envoûtant et ses orchestrations tirées au cordeau de la netteté rythmique. Alfred de Musset n’était plus de ce monde depuis une quinzaine d’années quand il en commença la composition. C’est Paul de Musset, frère du poète, assisté de Charles Nuttier, qui entreprit la rédaction du livret, avec une belle fidélité au langage et à la poésie de l’original… Le dénouement prend des libertés mais la musique des mots de Musset se fond dans celle de la musique d’Offenbach. C’est l’essentiel et c’est rare !

La partition de la version française de 1872 donnée à entendre a été reconstituée par Jean-Christophe Keck, grand spécialiste d’Offenbach dont il avait déjà pour Montpellier exhumé Les Filles du Rhin. L’orchestre national de Montpellier Languedoc Roussillon retrouve avec bonheur Friedemann Layer qui fut son directeur musical durant près de 16 ans (de 1994 à 2007) et dont il est désormais chef honoraire. Sa complicité avec les musiciens est palpable jusqu’aux silences. Le chœur rattaché au même orchestre – enrichi par les choristes de la Radio Lettone – a de l’âme et du souffle.

Une distribution qui enchante

La distribution enchante. Marianne Crebassa mezzo-soprano, fille du pays qui fit ses premiers pas dans ce même Festival, est à merveille ce Fantasio, bourgeois fauché déguisé en bouffon, pris au piège de son travestissement. Le rôle avait d’abord été pensé pour un ténor, mais c’est une mezzo, Célestine Galli, qui le créa et le personnage correspond tout à fait au moule d’une voix féminine comme celle de Crebassa ample et chaude, se déclinant sur tous les registres de sa tessiture. « Voyez dans la nuit brune, sur le clocher jauni, la lune, comme un point sur un i » sa ballade à la lune est un régal d’élégance et d’humour. Omo Bello soprano aux vocalises aériennes lui donne la réplique en Elsbeth amoureuse dotée d’aigus fruités, Jean-Sébastien Bou confirme en duc de Mantoue à la recherche de paix et d’une âme sœur, qu’il est l’un des meilleurs barytons de France, dans le rôle de Marinoni, sa fausse doublure, le ténor Loïc Félix entonnant « reprenez cet habit mon prince » se taille un succès largement mérité. Michal Partyka, un ancien de l’Atelier Lyrique de l’Opéra National de Paris (tout comme Marianne Crebassa) est parfait en ami dévoué. Tout comme ses compères Remy Mathieu, Enguerrand de Hys, Jean-Gabriel Saint Martin, Marie Lenormand.

A l’avant-scène, juchée sur une chaise haute, Julie Depardieu en récitante décrit les actions et le déroulement de l’aventure. Intonation juste et réservée. Son père Gérard fut longtemps complice des créations du Festival. Elle prend la relève en charme discret.

Ce Fantasio, de futur répertoire, existe déjà sur disque (enregistré à Londres sous la direction de Mark Elder pour le label Opera Rara). Sa version française fut créée à L’Opéra Comique. On rêve de le voir en reprendre le chemin.

Fantasio de Jacques Offenbach, livret Paul de Musset et Charles Nuttier, d’après la pièce d’Alfred de Musset, version française de 1872, en concert avec récitante. Orchestre et chœur de Montpellier Languedoc Roussillon, Direction Friedemann Layer, chef de chœur Noëlle Geny, chœur de la Radio Lettone, chef Sigvards Klava. Avec Marianne Crebassa, Jean-Sébastien Bou, Omo Bello, Michal Partyka, Renaud Delaigue, Loïc Félix, Marie Lenormand, Enguerrand de Hys, Remy Mathieu, Jean-Gabriel Saint-Martin, Gundars Dzilums, Hervé Martin .

Festival de Radio France Montpellier Languedoc Roussillon le 18 juillet 2015

Diffusion sur France Musique le 26 septembre 2015 à 19h

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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