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Critiques / Théâtre

Doute

par Marie-Laure Atinault

Coupable ou innocent ?

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Le doute est un ver insidieux qui creuse inlassablement des galeries dans le fruit de la certitude. Si on n’y prend garde, il gâtera le plus beau des fruits.

En 1964, dans le Bronx à New-York, l’école Saint-Nicolas est dirigée d’une main de fer par Sœur Aloysius. Elle appartient à l’ordre des sœurs de la Charité, vertu dont elle semble complètement dénuée. Tous tremblent devant l’implacable Mère Supérieure à qui rien ni personne n’échappe. Elle connaît les noms de tous les élèves du collège, leur progrès scolaire, leur défaut, leur vice potentiel. Elle réprouve la mixité des classes, l’utilisation des stylos bille, l’enseignement des matières futiles comme l’histoire ou la musique. On comprendra aisément que face à ce parangon de vertu en cornette que la douce Sœur James soit intimidée.

Rumeur et suspicion

Le collège est mixte au grand dam de la dame de fer. Le Père Flynn s’occupe des garçons pour le sport et des causeries au presbytère. Il est très populaire. Ses sermons sont toniques. Il joue au basket avec les garçons et sait leur parler. Que de qualités, mais qui sont des défauts pour la Mère Supérieure. Ce presbytère est le bastion masculin du collège. Un jardin de roses sépare les deux bâtiments. Un no man’s land épineux en somme.

Un jour, Ronald est revenu du presbytère avec un air bizarre. L’attitude de l’enfant de chœur alerte la vigilante Sœur Aloysius. Ronald n’est pas n’importe quel élève. Ce ne sont pas ses prouesses scolaires qui le distingue mais sa couleur de peau, il est le seul élève noir de l’école. Elle imagine le pire. Entre elle et le Père Flynn, ce n’est pas le combat du bien et du mal qui s’engage mais bien celui de la suspicion, des « on dits », de la rumeur et de la fameuse illustration du dicton : il n’y a pas de fumée sans feu.

Une pièce très personnelle

John Patrick Shanley est connu en France grâce à sa pièce Danny et la Grande Bleue qui remporta un beau succès avec Léa Drucker. Sa dernière pièce Doute, créée à New-York en 2004, fut couronnée de nombreux prix. Quelle revanche pour John Patrick Shanley qui fut, durant toute sa scolarité, un perpétuel « renvoyé ». Doute est une pièce très personnelle. Il place l’action en 1964, l’année de ses 14 ans, dans un monde qui n’a pas encore été bousculé par la vague hippie et le peace and love.

Shanley a choisi quatre personnalités très différentes. Sœur Aloysius a la faculté de se faire craindre et détester. Sa rigueur psychologique est plus empesée que sa cornette. Tout modernisme la heurte. Au nom de la bonne conscience, elle voit le mal dans tout, allant jusqu’à semer le germe de la perversion dans la terre la plus saine. Mais Shanley distille par petites touches les couleurs secrètes de la personnalité de Sœur Aloysius. Dominique Labourier campe cette sœur pétrie de principes plein d’aigreur. Elle est impérieuse, détestable, laissant s’ouvrir la brèche du doute qui ruine le bel édifice de la confiance. Dans son jeu, Dominique Labourier évite la caricature, nourrissant son Torquemada femelle d’un passé heureux et de rancoeurs vives.

Un Thierry Frémont ambigu

Face à elle, une toute jeune comédienne, Noémie Dujardin, incarne la tendre Sœur James. Elle porte la lumière de ceux qui ont la foi et croit aux hommes. Elle suscite bien des vocations. Félicité Wouassi est la mère de Donald. Cette scène est capitale, déstabilisante. La comédienne, juste dans ses moindres gestes, fait entrer le monde extérieur et ses préoccupations plus terre-à-terre. A côté de ce trio de dames, Thierry Frémont est le sympathique Père Flynn. Lorsque Frémont-Flynn prêche avec une foi communicative, on a presque envie de dire Amen. Certes Flynn est un homme jeune, qui aime le monde et les gens. Thierry Frémont est un comédien caméléon, à chaque rôle, il prend la couleur de son caractère, jouant de l’ambiguïté savamment dosée par l’auteur.

Un Polanski ascète

A grand auteur, grand metteur en scène. Roman Polanski a réglé sa mise en scène sur le style de l’écriture dépouillée, sans gras, sans fioriture où seul le mot nécessaire demeure. La simplicité du décor correspond à la rigueur de la Mère Supérieure. Seuls les accessoires indispensables meublent l’espace. Le travail sur le son donne l’ambiance des lieux, l’écho de l’église, les rires des enfants à l’entraînement, le chant des oiseaux du presbytère que l’on n’entend plus au fur et à mesure que la rumeur grossit. Polanski donne une résonance à chaque personnage, suggérant, frôlant. On pense bien sûr à La Ville dont le Prince est un enfant. Shanley a une langue moins poétique que Montherlant mais elle est incisive, précise et donne matière à réflexion. A travers Doute, Shanley parle d’homosexualité, de pédophilie et de suspicion. Sa pièce est d’une construction redoutable puisque le spectateur repart avec le doute : est-il coupable ou innocent ?
Le seul doute que nous n’ayons pas est que ce spectacle est l’un des plus importants et des plus aboutis de Roman Polanski.

Doute, de John Patrick Shanley. Texte français de Dominique Hollier. Mise en scène de Roman Polanski. Avec Thierry Fremont, Noémie Dujardin, Félicité Wouassi. Décor : Charlie Mangel. Costumes : Pascale Bordet. Lumières : Eric Milleville. Son : Michel Winogradoff. Jusqu’au 28 mai 2006. Théâtre Hébertot. Tél : 01 43 87 23 23. Du mardi au samedi à 21h. Samedi 18h. Dimanche 16h.

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