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Dialogue sur le théâtre français, inter/dits de scènes de Roger-Daniel Bensky et Gilles Costaz.

par Corinne Denailles

Correspondance transatlantique par temps de confinement

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La correspondance épistolaire est un genre à part entière, un exercice d’intelligence à deux. On connaît de nombreuses correspondances littéraires entre écrivains telles celles de Flaubert et Louise Colet, ou André Gide et Paul Valéry, Blaise Cendrars et Henry Miller, ou encore Henry James et Paul Louis Stevenson qui s’interrogèrent durant dix ans de débat sur la question de l’essence de la fiction. Les épistoliers sont des amoureux, des artistes, des philosophes, des politiques, mais rarement des universitaires ou des journalistes.
La correspondance née par courriels au début du confinement 2020 entre le journaliste français Gilles Costaz et l’universitaire américain, australien de naissance, Roger-Daniel Bensky n’avait rien de prémédité, juste le plaisir intellectuel d’échanger des points de vue sur le théâtre français entre deux spécialistes passionnés qui s’était rencontrés quelque temps auparavant à l’occasion d’un anti-colloque consacré à Jacques Audiberti qui aura présidé à cette entreprise spontanée.
Gilles Costaz est critique de théâtre depuis quelques décennies (entre autres, Politis, Les Echos, Le Masque et la plume, l’Avant-scène, Théâtral magazine), il a récemment signé un essai sur le metteur en scène et directeur de théâtre Daniel Benoin (La Modernité en scène, L’avant-scène théâtre, 2021), mais il est aussi auteur de plusieurs pièces dont certaines ont été jouées (Le Crayon, Retour à Pétersbourg, L’île de Venus). Bensky, professeur d’études françaises et théâtrales à l’université de Georgetown à Washington, est aussi metteur en scène, dramaturge et comédien. Il a publié Le Masque foudroyé, une étude sur les tendances émergentes du théâtre contemporain de langue française.
Deux pointures, deux spécialistes qui réfléchissent à la question théâtrale avec deux points de vue très différents, ce qui rend leurs échanges foisonnants, alertes, stimulants. Probablement par déformation professionnelle de l’enseignant, Bensky, remarquablement érudit, est volontiers didactique, voire abstrait, parfois abscons (à propos d’un livre d’Enzo Corman, il parle de « multilogues internes par méta-références philosophiques et sociologiques interposées », ou énonce le principe obscur de « diffluence »), alors que Costaz, chroniqueur dans l’âme, comme il se qualifie lui-même : « je ne sais sur quel sujet répondre et surtout si j’en suis capable, mon esprit de chronique s’attachant sans doute plus au goût des choses qu’à leur sens. »). Mais il ne faut pas se laisser bercer par cette modestie, le chroniqueur est aussi fin analyste qui a toujours une anecdote à raconter pour donner à voir, à entendre, à ressentir. Ainsi les deux amis se complètent admirablement, convoquant tour à tour leurs souvenirs personnels pour réactiver le dialogue.
Au fil de l’inspiration, les sujets abordés s’avèrent des plus variés, parfois juste survolés, parfois approfondis. L’un rebondit sur les propos de l’autre ou passant du coq à l’âne, déclenche des revirements inattendus qui relancent le dialogue. Les échanges, toujours empreints de marques d’amitié, restent au plus près de l’actualité, celle du décès de l’historien du théâtre Christian Biet, comme celle de la mort de George Lloyd à Minneapolis, étouffé par un policier, ils s’ancrent dans le présent du confinement, de la « distanciation sociale » et des inquiétudes quant à l’avenir du théâtre (« le smartphone aura-t-il la peau d’Epidaure », s’inquiète Gilles Costaz).
La profusion d’artistes évoqués impose de n’en citer aucun. Préfacée avec talent par Xavier Durringer, cette correspondance électronique, peut-être la première du genre, est une déclaration d’amour au théâtre.

Dialogue sur le théâtre français, inter/dits de scènes de Roger-Daniel Bensky et Gilles Costaz. Tertium éditions. 187 pages. 14,90€

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8 Messages

  • Voilà un excellent livre dans lequel le regard d’un universitaire et d’un critique se font écho. Ce n’est pas tous les jours ! Chacun reste dans ce qu’est son savoir et les deux amis se retrouvent dans un amour immodéré du théâtre et de ceux qui le font. Que demander de plus ! Leurs plumes conjointes dessinent un portrait inattendu de la scène française d’hier er d’aujourd’hui et il faut se réjouir autant des néologismes de l’américain que de l’exactitude du français. Et surtout se laisser emporter par leur passion commune pour la littérature dramatique.

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  • Où il est question d’ espace, celui de l’Atlantique, du temps, resserré et suspendu à la fois, celui du premier confinement, mais aussi de l’espace et du temps théâtral. Où il est question de politique, entre les dangereuses actions de Trump et le meurtre de George Floyd, les mesures du gouvernement français et le désarroi des intermittents, mais aussi du devenir d’un théâtre d’après la pandémie, qui doit rester un lieu de vivre ensemble, celui qui nous manque tant, la "polis" grecque. C’est un dialogue où chacun est à son tour Socrate, déployant à tour de rôle le concept d’implosion sur l’ écriture de Beckett et de "plaque de verre" posée sur le texte, ou celui de diffluence ( de difluere ) dans son sens géographique et philosophique. Où l’on peut retrouver les folles envolées conceptuelles et les fulgurances de Roger Bensky, qui m’ont tant inspirée dans notre mise en scène de Lagarce, et les analyses fines et clairvoyantes de Gilles Costaz qui enveloppe chaque artiste dans un style tout de simplicité. et de délicatesse. Les retrouver ainsi dans cet échange épistolaire a été un grand bonheur.

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  • Comparer d’emblée les échanges épistolaires entre Bensky et Costaz à ceux de Flaubert et Colet ou Gide et Valéry est pour une introduction au mieux l’enfoncement d’une porte ouverte au pire une moquerie piteuse. Car qui osera croire que Bensky et Costaz se prennent pour des maîtres comme ces prestigieux ancêtres ? Avec un tel démarrage en fanfare comment prendre au sérieux le reste du commentaire. La journaliste se fait plaisir mais l’important n’est pas que la journaliste se mette en avant aux dépens des auteurs mais qu’elle dise quelque chose de l’œuvre pour titiller l’intérêt d’un futur lecteur.

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    • Dialogues transatlantiques : l’appel de l’Histoire 2 octobre 13:54, par Gérard ASTOR

      Le livre de Bensky et Costaz m’a fait comprendre que j’étais fait aussi de ce que le théâtre français produisit depuis les années sombres de notre histoire, et qu’avec bien d’autres j’avais presqu’effacé de mon histoire. Artaud, Anouilh, Giraudoux, Ionesco, Beckett, Audiberti, et de plus proches, Koltes, Novarina, Lagarce, Grumberg ou Benedetto que les auteurs d’« Inter/dits de scènes » remettent en ligne. Mais ils le font moins en replaçant les dramaturges dans leur histoire qu’en les pensant depuis leur propre histoire, leur histoire à eux. Ainsi Costaz, s’interroge-t-il le 4 juin 2020) : « Le monde est plein de tragédies qui devraient mettre le feu aux plumes ... Où allons-nous ? Les drames sociaux qui surgissent en cascades devraient émouvoir le cœur et la plume de ceux qui écrivent, en France et partout ailleurs... Il faudrait sans doute qu’une nouvelle forme de théâtre politique naisse sans tarder... Il me semble que la vraie question ... c’est de trouver tout de suite son espace ». À quoi lui répond Bensky, Australien professeur à l’université Georgetown de Washington et citoyen du monde : « Oui, Gilles, le temps presse pour que la Scène tienne réellement compte des scènes dont nous sommes tous témoins dans ces moments où l’Histoire humaine chavire, déchirant à vue ses abîmes ... Chez nous, nous vivons des convulsions qui pulvérisent tout horizon de pensée qui voudrait se rassurer et demeurer stable... En même temps, ces vagues splendides de protestataires jeunes donnent l’espoir que l’enténèbrement des consciences pourrait enfin être percé à jour dans un proche avenir ». Et d’évoquer ensemble les auteurs qui ouvrent au présent des brèches. La richesse de ce livre est de se dérouler tout entier dans ce halètement où s’entrechoquent le passé récent du théâtre, ses enjeux d’aujourd’hui et les urgences du monde, son véritable « espace ».

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  • Dialogue sur le théâtre français : Le théâtre, cette autre forme d’immunité... 4 octobre 09:38, par Adel Habbassi, Université de Tunis El Manar / Membre du collectif Archipel (...)

    Si nous mettons en une seule phrase l’amorce et les derniers mots de ce livre, il est possible de lire : « Nous ne connaissons plus la censure…, on compte sur de l’imprévu ou, encore mieux, de l’imprévisible ! ». Confrontés à « l’imprévu » de la pandémie, les professionnels du théâtre tentent d’inventer un « imprévisible » (des anticorps… !) pour sauver un art vivant fondé sur la présence et la proximité (réelles) de comédiens et de spectateurs. A travers leurs évocations d’Artaud, Giraudoux, Ionesco, Audiberti..., Roger-Daniel Bensky et Gilles Costaz posent la question cruciale du langage (du) au théâtre. Une des leçons d’Eugène Ionesco est de nous faire vivre l’arbitraire du signe linguistique comme une impasse de la raison humaine. L’art de sa "Cantatrice chauve" piège alors nos évidences et déconstruit (sur scène et à haute voix… !) les vérités insupportables de ce qui persiste de nos vieux humanismes. La « surdité » qui s’empare du spectateur confronté au « chant irrationnel » annonce le début d’une prise de conscience (une sorte d’immunité) des dangers d’une normalisation (rationnelle) avec divers discours du pouvoir (moral, familial, politique, etc.). Sur fond de pandémie, la question de l’immunité contre les virus est d’actualité : un virus en cache bien d’autres semblent suggérer les deux auteurs. Dans le paysage politico-médiatique, les exemples sont, hélas, nombreux.

    Gilles Costaz parle, justement, d’une « destruction positive ». L’auteur dramatique (le dramaturge) déconstruit le langage (sociopolitique) pour en dévoiler les insuffisances et les dérives. Les alliages du texte, de la mise en scène et du jeu ouvrent des paradigmes presqu’illimités au sein desquels nos mots (usés) et nos actes se transforment et se régénèrent. On ne peut s’empêcher de penser à ce « demain », entrevu par les auteurs du livre, après la pandémie, et à la façon dont cette épreuve aura marqué notre imagination (notre imaginaire artistique)… ! Dans ce destin qui nous (ré)unit, le lien avec l’autre (ici le spectateur) est fondamental : si le traumatisme viral a été mondial, le théâtre se doit, lui, de renforcer ce lien organique avec ses pôles de réception (active) pour toujours résister.

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  • Texte crépusculaire, Roger-Daniel-Bensky et Gilles Costaz sondent le temps. ils en deviennent suspendus au-dessus de la crête de l’éveil, d’où surgissent les spectres du théâtre, le revenant aux mille visages.
    De l’un à l’autre, de la lune au soleil, de la nuit au jour, ils éclairent tous deux la merveilleuse maison de notre théâtre de toutes les existences.
    Proviennent-elles du présent, du passé, du futur ?
    Sans doute du maintenant même à l’instant là-bas.
    Une belle envolée, pour nous, bateleurs, en quête de sens-o-réelle.

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  • Si ‘"Dialogue transatlantique sur le théâtre français » se veut une profonde réflexion générée par le manque de spectacle, les propos sont cependant rendus vivants par l’intervention du quotidien, parfois douloureux (George Floyd, théâtres fermés). Gilles Costaz évoque, avec émotion la mort de Christian Biet, universitaire qui redécouvre des pièces des XVI° et XVII° siècles, les funérailles de Marcel Maréchal, son voyage au Portugal ou explique par le menu comment il travaille, surtout au téléphone. Et Roger-Daniel Bensky de disserter sur les vins, ses expériences, ses souvenirs de rencontres et de lectures, son érudition généreuse. Une lecture revigorante.
    Bernard Fournier

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  • Quel plaisir j’ai eu à lire le passionnant livre de Roger Bensky et Gilles Costaz.
    La correspondance de ces deux êtres passionnés de théâtre est un pur moment de bonheur.
    C’est même un livre nécessaire pour les jeunes générations car ce livre c’est un peu l’histoire du théâtre raconté avec ferveur, intelligence, passion....
    Je ne saurais trop vous recommander ce petit bijou de théâtre.
    A lire, relire, prêter, donner, offrir sans modération.

    Mathias Maréchal

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