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Critiques / Opéra & Classique

DE LA MAISON DES MORTS de Leos Janacek

par Caroline Alexander

Un bagne en nocturne : Robert Carsen achève en beauté le cycle Janacek de l’Opéra National du Rhin

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Un bagne en Sibérie. Un huis clos de fin du monde, de fins de vies, un magma uniforme où tout et tout le monde a pris les couleurs des murailles en briques ocre délavées de pluie… On ne sort pas indemne des images de cette Maison des Morts qui clôt le cycle dédié par l’Opéra National du Rhin à l’un des compositeurs majeurs du XXème siècle, l’inclassable Leos Janacek (1854-1928).

Un tour de piste de ses plus célèbres œuvres lyriques a été confié par Marc Clémeur, directeur de la grande maison strasbourgeoise, au metteur en scène canadien Robert Carsen.

Jenufa, Katia Kabanova, l’Affaire Makropoulos se sont ainsi succédés sur les scènes de l’Opéra National du Rhin à Strasbourg , à Mulhouse et à Colmar (voir WT 2370, 2771, 3138 des 25 juin 2010, 11 avril 2011 & 27 janvier 2012). En ouverture de saison, Robert Carsen aborde pour la première fois ce chef d’œuvre de densité dramatique dont Janacek tira le sujet et la substance dans les Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski. Il avait 72 ans, c’est son dernier opéra, son ultime révolte contre les enfermements de l’intolérance et de la bêtise humaine.

Un opéra sans histoire

C’est un opéra sans histoire, une chronique mobile où il ne se passe rien, sinon des bribes de vie et de survie, des éruptions de souvenirs qui crèvent comme de l’acné. Ils sont une vingtaine à tourner en rond, tous semblables dans leurs défroques de bagnards. Ils travaillent, réparent des chaussures versées en tas, cousent de vieilles nippes, creusent des cubes de béton… Arrive un nouveau, un étranger, un aristo peut être, prisonnier politique déporté pour délit de pensée, un crime puni au même titre que les délits d’actions, de vol, d’assassinats. Il sera torturé comme les autres, se fondra parmi eux, adoptera leurs silhouettes et leurs couleurs et n’aura plus que sa voix, sa parole en signe d’identité.

Rien ne les distingue plus si ce n’est cet aigle à l’aile blessée qu’ils vont soigner. Certains pourtant racontent, monologuent pour dire ce qui s’est passé ce jour où ils ont failli, pourquoi, comment ils en sont arrivés à voler, à tuer... Ils font la fête aussi, dégustent un repas plus généreux que de coutume, boivent de quoi se réchauffer la tête, se font bénir par un prêtre de passage et se jouent la comédie : La Belle Meunière en pantomime burlesque, avec l’un d’eux déguisé en créature féminine aux formes rebondies et des sexes levés déclenchant des rires libératoires. La mort rôde en permanence, discrètement pour ainsi dire, de temps en temps une porte s’ouvre sur un prisonnier libéré comme le politique, ou comme l’aigle guéri qui prend son envol traverse la salle et disparaît sous sa toiture.

Lumières de plomb fondu

Robert Carsen arrose les lumières de plomb fondu, fait danser des ombres chinoises, pénètre l’enfer de l’univers carcéral avec sa pudeur et son élégance coutumière. Il n’est pas l’homme des effets choc, les tabassages ont lieu en fond de scène, les moments de tendresse quand notamment le politique Goryantchikivov prend sous son aile le jeune forçat Aljeja pour lui apprendre à lire, il évite toute connotation sentimentale équivoque. L’anonymat visuel des personnages est sans doute trop poussé mais il anime ses interprètes par une direction d’acteur qui fouille les âmes.

Nicolas Cavallier tient avec classe la distance et la retenue de l’homme du monde brutalement projeté dans la plèbe fangeuse des bagnards, Martin Barta (saisissant Chichkov) Remy Corazza ( digne vieux forçat), Andreas Jäggi (attendrissant Skuratov), Pascal Charbonneau ( fragile Aljeja), Guy de Mey (Chapkine illuminé), Gijs Van der Linden(Kedril), leurs camarades, tous contribuent à rendre à la fois homogène et pleine de reliefs cette vertigineuse descente dans l’enfer des hommes.

Les chœurs de l’Opéra National du Rhin possèdent la densité dramatique de l’enjeu, et, dans la fosse, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, leur chef Marko Letonja sert avec foi les ombres et les lumières de cette partition aussi dense que complexe.

De la Maison des Morts de Leos Janacek, livret du compositeur d’après le roman de Dostoïevski . Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction Marko Letonja, chœurs de l’Opéra National du Rhin. Mise en scène Robert Carsen, décors Radu Boruzescu, costumes Miruna Boruzescu, lumières Robert Carsen et Peter Van Praet, chorégraphie Philippe Giraudeau. Avec : Nicolas Cavallier, Peter Straka, Remy Corazza, Guy de Mey, Andreas Jäggi, Gijs Van der Linden, Patrick Bolleire, Adrian Thompson, Enric Martinez-Castignani, Sunggoo Lee, Pascal Charbonneau, Martin Barta, Jens Kiertzner, Mario Brasitvov,, Jean-Gabriel Saint Martin, Philip Sheffield .

Strasbourg, Opéra National du Rhin, les 27 septembre, 1, 3, 5 octobre à 20h, le 29 septembre à 15h
+33 (0)825 84 14 84

Mulhouse – La Filature, le 18 octobre à 20h, le 20 à 15h
+33 (0)3 89 36 28 28

www.operanationaldurhin.eu

Photos : F. Godard

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