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Nuits d’été en Italie

par Christian Wasselin

À l’occasion d’un nouveau concert dirigé par John Nelson à la tête de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, Michael Spyres revient aux Nuits d’été. On attend avec impatience l’enregistrement !

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IL EST INSTRUCTIF DE COMPARER l’interprétation d’une même œuvre par deux artistes différents. Il est tout aussi intéressant d’envisager comment le même interprète aborde la même œuvre dans deux contextes différents. Il y a quelques jours, Michael Spyers interprétait Les Nuits d’été de Berlioz, dans la version chant et piano, à la Salle Gaveau. Voici cette fois Michael Spyres chantant Les Nuits d’été, mais avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg. Car si Berlioz a d’abord composé (vers 1840-1841) son cycle de mélodies pour mezzo-soprano ou ténor et piano, il a orchestré la quatrième d’entre elles, « Absence », dès 1843, en prenant ensuite le temps d’achever l’orchestration des cinq autres en 1856. A cette occasion, il choisit de dédier chacune des six pièces à six chanteurs différents qu’il a pu entendre et apprécier au cours de ses tournées en Allemagne. Six chanteurs de tessitures variées, ce qui l’obligea de modifier la tonalité de deux mélodies.

À partir de la seconde moitié du XXe siècle, bien des chanteuses feront leur le cycle entier, quitte à transposer telle ou telle mélodie pour l’adapter aux particularités de leurs voix. Michael Spyres, lui, interprète Les Nuits d’été dans leur version orchestrale en adoptant les tonalités prévues. Sa conception ne change pas fondamentalement toutefois par rapport à la manière dont il aborde la version avec piano. Ténor aussi bien que baryton (baryténor !), il assombrit sa voix très naturellement dans « Le Spectre de la rose » et « Sur les lagunes » (où bien sûr il fait la tierce majeure lugubre sur le mot « linceul ») et revient au registre du ténor avec « Absence », dont le lancinant refrain s’épanouit ici comme jamais. « Au cimetière » est l’occasion de jouer de toutes les nuances, de toutes les techniques (voix de poitrine, de tête, mixte) et « L’Île inconnue » finale, comme la « Villanelle » du début, est un chef d’œuvre d’allant.

L’orchestre apporte évidemment beaucoup, surtout lorsqu’un chef de l’envergure de John Nelson est au pupitre (on se souvient de son magnifique enregistrement avec Susan Graham, chez Sony). On regrette cependant que le chef n’ait pas placé face à face les violons I et II, ce qui aurait permis de faire entendre encore plus clairement le dialogue subtil de l’introduction du « Spectre de la rose ». Il y a de l’envoûtement dans cette musique, la flûte et la clarinette y sont superbement mises en valeur, et la sonorité sinistre des vents après les mots « sous le pied des chevaux », dans « Absence », donne le frisson.

Les détails font l’architecture

Le concert avait commencé avec une Ouverture de Béatrice et Bénédict très enlevée (Nelson a enregistré en 1992 l’intégralité de cet ouvrage, dialogues compris, pour Erato) ; il se poursuit avec Harold en Italie. On goûte ici encore une direction plus fluide que tranchante, plus lyrique que dramatique, qui est la marque de fabrique d’un chef qui excelle dans la défense et illustration de Berlioz depuis ses premiers Troyens à New York en 1974. On goûte avec gourmandise les mille et un détails qui foisonnent dans la partition de Berlioz et que le chef met en valeur avec également un grand souci du phrasé, ce qui rend idéalement justice à l’architecture de la musique. La couleur du Berlioz de Nelson n’est pas celle du Berlioz de François-Xavier Roth, autre grand chef berliozien du moment, ne fût-ce que par la différence de l’instrumentarium (l’orchestre Les Siècles, on le sait, joue sur instruments d’époque) ; mais on a là deux espèces de modèles de ce que peut être une interprétation à la fois réfléchie et inspirée, rigoureuse et passionnée.

Un mot sur le jeune altiste Timothy Ridout, dont le son n’est pas volumineux mais dont la sensibilité, la fantaisie, l’aisance sont tout à fait dans l’esprit de ce rêveur à la manière de Byron qu’est l’Harold de Berlioz. Le thème principal confié par le compositeur à l’alto, d’abord exposé avec un simple accompagnement de harpe, devient un chant sans paroles (comme le sont à leur manière le solo de trombone de la Symphonie funèbre et triomphale et les interventions autoritaires des cuivres dans le Prologue de Roméo et Juliette), et la manière avec laquelle le soliste revient sur scène, à la fin de l’« Orgie de brigands », est une touche de théâtre très bien venue.

Michael Spyres n’a pas donné de bis après ses Nuits d’été (qu’il reprend au même endroit le lendemain, on comprend qu’il souhaite se ménager) ; Timothy Ridout nous livre, lui, une page furieuse signée Hindemith, qui nous montre quelle fougue tout à coup peut se réveiller en lui.

Ce concert fera l’objet d’un enregistrement qui s’inscrira dans la lignée des Troyens, de La Damnation de Faust et du Requiem déjà publiés chez Warner/Erato sous la baguette de John Nelson, en attendant Roméo et Juliette et L’Enfance du Christ, toujours en compagnie de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg (seul le Requiem, enregistré à Londres, fait appel au Philharmonia Orchestra).

Illustration : Lord Byron, l’un des inspirateurs d’Harold en Italie, peint en 1824 par Thomas Philipps/Wikicommons

Berlioz : Béatrice et Bénédict (ouverture), Les Nuits d’été, Harold en Italie. Michael Spyres, baryténor ; Timothy Ridout, alto ; Orchestre philharmonique de Strasbourg, dir. John Nelson. Palais de la musique et des congrès, 13 octobre 2021 (concert redonné le 14).

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