Béla Bartók, toute une vie

Un livre aussi dense qu’un quatuor nous dit l’essentiel sur l’un des musiciens les plus captivants du XXe siècle.

Béla Bartók, toute une vie

CONTEMPORAIN DE STRAVINSKY, Varèse, Webern et Berg, Béla Bartók est sans doute, avec son ami et compatriote Zoltan Kodaly, le plus célèbre musicien hongrois de la première moitié du XXe siècle. Contrairement à ce dernier cependant, il a connu le déchirement de l’exil et une mort prématurée, en 1945, dans une Amérique qui lui fut moins inhospitalière qu’on le dit parfois. C’est ce destin à la fois fécond et contrarié que raconte Laetitia Le Guay dans un livre à la fois très dense et écrit de manière affectueuse, qui fait suite à un Prokofiev paru il y a dix ans chez le même éditeur.

Dense est aussi la vie de Bartók, qui naît en 1881 au sein de cet Empire austro-hongrois où se télescopent toutes les langues, où Liszt a vu le jour lui-même soixante-dix ans plus tôt. Le père de Bartók, comme celui de Liszt, pratique la musique en amateur et administre les terres de l’aristocratie ; et comme Liszt, Bartók sera aussi célèbre, durant toute sa carrière, comme pianiste que comme compositeur, à cette différence qu’il mènera jusqu’au bout les deux carrières de front, notamment pour des raisons économiques. Quand on imagine qu’il signe à vingt ans une transcription pour piano du pléthorique poème symphonique Une vie de héros de Richard Strauss, on imagine la témérité du personnage !

Concertiste, donc nécessairement homme des villes, Bartók est fasciné par la violence des rues comme le montre son ballet Le Mandarin merveilleux. Il partage avec Alban Berg cet intérêt pour l’érotisme le plus vénéneux mais aussi une obsession pour la symétrie et les architectures en arche. Scrupule du détail, sens de la forme : si Bartók collectionnait les insectes, il pratiquait aussi le grand air (il monte jusqu’à près de 3 000 mètres dans le Valais !), à l’instar d’un Mahler qui trouvait l’inspiration à force de randonnées effrénées.

L’emmurée, la ville, le chemin

Ethnomusicologue comme Olivier Messiaen était ornithologue, Bartók parcourut l’Europe centrale et orientale avec méthode et acharnement, souvent en compagnie de Kodaly, et se rendit jusqu’en Afrique du nord. La musique traditionnelle était pour lui « un phénomène de la nature », ce qui prête à réflexion sur le sens que peuvent avoir des mots tels que musique, précisément, art, tradition, civilisation, etc. Sa musique est riche de cette communion avec les motifs et les rythmes ancestraux, elle fait son miel également des obsessions d’une région du monde qui n’est pas si éloignée de la patrie de Dracula : ainsi, Bartók n’écrivit qu’un opéra, Le Château de Barbe-Bleue qui, comme le rappelle Laetitia Le Guay, est une « variation sur (le) mythe de l’emmurée vivante, présent en Europe centrale et orientale » (on pourrait citer aussi Le Serment d’Alexandre Tansman, qui met en scène, lui, un emmuré vivant !).

Ce qui ne l’empêchait pas d’être lui-même polyglotte et de récuser tout chauvinisme. Bartók considérait Paris comme sa capitale d’adoption, et la découverte éblouie de la musique de Debussy y fut sans doute pour quelque chose : « J’ai débarqué avec un sentiment curieux, indescriptible : enfin le sol français à nouveau ! Après huit années d’absence, à nouveau Paris ! Il n’y a rien à faire, c’est ma vraie, ou au moins ma seconde patrie », écrit-il en 1922. On rêve à l’évocation d’un dîner réunissant Szymanowski, Honegger, Stravinsky et quelques autres, à l’issue duquel Ravel en personne tourne les pages pour Bartók assis au piano. Mais l’Europe des musiciens n’est pas celle des gouvernements : brièvement égaré en politique, en 1919, au temps de la « république des conseils » (où l’on croise la figure de György Lukács), Bartók ne supportera pas l’avènement des totalitarismes et choisira de partir. Il mourra au West Side Hospital de New York.

Cet ouvrage cultivé, qui nous fait voyager de Budapest à Londres, d’Europe en Amérique, fait aussi une large place à la musique de Bartók, avec davantage d’enthousiasme que de jargon : l’évocation des œuvres reste toujours accessible et donne envie d’entendre cette musique qui se jette volontiers, comme le dit le sous-titre du livre, « sur des chemins plus sauvages ». On suit Laetitia Le Guay quand elle nous exhorte à écouter le Quatrième Quatuor, Le Prince de bois ou la Musique de la nuit, d’ailleurs on la suit toujours, qu’elle évoque la proximité de Bartók avec les violonistes Székely et Szigeti ou qu’elle nuance le portrait d’un artiste qu’on réduit parfois à quelques traits : de petite taille, certes, de santé fragile, mais aussi secret, inquiet, muet, voire autiste. Bartók tombait volontiers amoureux de ses jeunes élèves…

Ce livre est plus et mieux qu’une biographie. Muni de toutes les annexes dont on a besoin (catalogue des œuvres, index, etc.), il balaye les préjugés et nous donne à connaître un artiste qui fut aussi aux prises avec la réalité la plus féroce.

Laetitia Le Guay : Béla Bartók, Actes Sud, 2022, 256 p., 21,50 €.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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