Barbe-Bleue de Pina Bausch

Le ballet de l’échec des couples

Barbe-Bleue de Pina Bausch

Quarante-cinq ans après sa création, à Wuppertal par Pina Bausch, Barbe-Bleue n’a rien perdu de son pouvoir hypnotique, cathartique. Cette reprise, proposée au Châtelet par le Théâtre de la Ville hors les murs, résonne de manière d’autant plus aiguë à l’époque de #meetoo, quand bien même les jeunes interprètes n’ont pas connu la chorégraphe (décédée en 2009). Non pas que la grande dame du « théâtre dansé » incrimine exclusivement la domination exercée par les hommes. Chaque sexe a sa part de responsabilité dans l’échec des couples, laisse apparaître la chorégraphie. Même si on trouve toujours chez les hommes ce besoin de rabaisser (au sens propre du terme) les femmes en ramenant leurs têtes au niveau de leur entrecuisse.

En deux heures de spectacle d’une énergie sidérante se déploie la vision très personnelle de l’unique opéra en un acte de Bella Bartok, créé en 1911, lui-même librement inspiré du conte de Perrault. Si le personnage principal est toujours l’aristocrate dominateur, sa nouvelle épouse, nommée Judith, a la détermination de l’héroïne biblique dont elle porte le nom. Et la répartition des rôles n’est plus aussi tranchée, la cruauté n’est plus l’apanage exclusif des hommes, Barbe-Bleue fait désormais figure de bourreau malgré lui. Lui aussi est en quête d’amour, il tend les bras mais broie celle qui vient s’y loger. Et, c’est bien clair dès le début, c’est lui qui est aux commandes, lui qui interrompt toujours la musique et les voix des chanteurs en remontant l’aiguille du disque sur le vieux gramophone qui trône au milieu de la pièce et la ramène à son point de départ.

La parole aux corps

L’interruption recommence indéfiniment comme pour signifier qu’il ne s’agit pas de se laisser emporter par les mots, fussent-ils chantés, mais d’accorderr toute la place (la parole) aux corps. Les gestes sont répétitifs comme le sont les gestes du quotidien, car c’est toujours la même histoire qui recommence. D’ailleurs, contrairement à l’habitude, l’opéra n’est pas sous-titré, manière supplémentaire de montrer qu’ici ce ne sont pas les paroles mais les gestes qui comptent.

Le couple - lui en costume sombre et chemise blanche, elle en robe de mariée - tente indéfiniment une impossible étreinte en rampant au sol, essayant toutes les positions, de face, de dos, de côté, toujours sans succès. Le plateau est couvert d’un tapis de feuilles mortes qui, comme dit la chanson « se ramassent à la pelle », telles les amours anciennes. Bientôt une ronde apparaît sur scène, une lente farandole silencieuse composée de couples en costumes de fête qui s’entortille autour du duo principal et entre dans la même danse. La musique et les voix peuvent alors se laisser libre cours aussi longtemps que Barbe-bleue le juge bon.

Les femmes ne sont plus cachées derrière les portes mais derrière leurs longues chevelures ramenées sur le visage. Les rituels des relations entre les sexes sont disséqués avec humour : ainsi des baise-main dont aucun des deux partenaires n’arrive à se libérer, ils y sont littéralement englués. Chaque sexe reste dans son rôle : les hommes montrent leurs muscles dans des postures qu’ils croient avantageuses et qui sont ridicules, comme les femmes prises dans des crises de fou-rire hystériques. Toujours les hommes ont tendance à imiter les gestes de Barbe-bleue : périodiquement ils s’assoient (littéralement) sur les femmes posées sur des chaises.

Dans le combat perpétuel, il peut y avoir des trêves et même des moments ludiques : les hommes entortillent les femmes dans des serviettes et les jettent en l’air ; mais avec une telle violence qu’elles doivent veiller à se rétablir in extremis pour ne pas s’écrabouiller au sol. Il y aussi des batailles d’oreillers mais ceux-ci servent surtout à amortir les chocs des corps lancés les uns contre les autres. Parfois, la violence est telle que les femmes restent collées sur les murs contre lesquels les hommes les ont projetées. Tableau surréaliste d’une beauté saisissante, qui comme tout le spectacle, laisse une empreinte indélébile.

Mise en scène et chorégraphie : Pina Bausch, au Théâtre du Châtelet jusqu’au 2 juillet, www.chatelet.fr
Décors et costumes : Rolf Borzik. Collaboration : Rolf Borzik, Marion Cito et Hans Pop. Directrice Artistique : Bettina Wagner-Bergelt. Directrices des répétitions : Barbara Kaufmann, Héléna Pikon.
Avec, Judith : Tsai-Chin Yu / Tsai-Wei Tien / Silvia Farias Heredia. Barbe-Bleue : Oleg Stepanov / Christopher Tandy /Michael Carter.
Et Emma Barrowman, Dean Biosca, Maria Giovanna delle Donne, Rosa Dicuonzo, Taylor Drury, Çağdaş Ermiş, Reginald Lefebvre, Marius Ledwig, Alexander Lópes Guerra, Annalisa Palmieri, Lucas Lopes Pereira, Nicholas Losada, Blanca Noguerol Ramírez, Milan Nowoitnick Kampfer, Julius Olbertz, Eva Pageix, Daria Pavlenko, Darko Radosavljev, Ekaterina Shushakova, Elisa Spina, Julian Stierle, Sara Valenti, Charlotte Virgile
Photo Christian Clarke

https://youtu.be/15Sz0QEoBCo
A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de sa...

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