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Aristophane dans les banlieues de Marco Martinelli

par Gilles Costaz

La "non-école" met le feu aux classiques

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On connait peu chez nous Marco Martinelli. Quand cet Italien est venu en France, c’était surtout au festival des Francophonies de Limoges et à Villeneuve-d’Ascq. Pas à Paris. Donc on l’a peu repéré. La collection « Papiers » chez Actes Sud a la bonne idée de publier son autobiographie-manifeste, Aristophane dans les banlieues. En fait, il s’agit moins d’Aristophane, d’Euripide, de Molière – les auteurs essentiels pour Martinelli (Marco donc, pas son homonyme français notre Jean-Louis du même nom) que, comme le précise le sous-titre original du livre, de faire aimer les classiques aux adolescents avec la non-école. La « non-école », celle qu’ont créée à Ravenne Marco Martinelli et Ermanana Montanari sous l’égide de leur compagnie Teatro delle Albe, a pour principe de ne pas donner de leçon aux jeunes mais de créer avec eux, avec leur langage et leurs gestes, des spectacles inspirés des grands auteurs. Donc ce sont plutôt les professeurs, ici appelés simplement guides, qui se mettent à l’école, à l’écoute des collégiens et lycéens qu’ils réunissent.
Au départ, dans les années 70, à Ravenne, il y a deux camarades qui s’aiment et font du théâtre à leur façon. Ils voient que, très souvent, les jeunes s’ennuient à Goldoni tel qu’il est joué partout. Ils décident de préférer la « mise en vie » à la « mise en scène » dans un esprit de « théâtre corsaire ». Leur méthode consiste à parler avec les jeunes qui les rejoignent ou qu’on leur confie, leur conter le classique programmé, dynamiter la pièce à coups d’improvisations et d’apports personnels, réintégrer ce qui avait paru vieux ou obscur et qui s’est éclairé au long d’un travail corporel et d’une complicité joyeuse, jouer dans la plus grande liberté. C’est ainsi que Les Limiers de Sophocle, Le Médecin malgré lui de Molière ou Ubu-Roi de Jarry font l’objet de réappropriations inventives, très chorales et sans de grandes hiérarchies entre les intervenants. On enflamme ainsi les classiques et les acteurs.
Très vite, cette non-école enthousiasme les responsables de structures pédagogiques, les théâtres, les familles. Alors on demande de plus en plus à Martinelli qui sort de Ravenne, affronte les enfants déchaînés de Naples ou de Sicile, va jusqu’à mettre deux cents adolescents, filles et garçons, sur une scène. On l’appelle aux Etats-Unis, au Sénégal, au Kénya, partout en Europe. A chaque fois, le pari est plus difficile, la barre doit être placée plus haut ou différemment, mais, en dépit de rudes sueurs froides et de séances de travail tumultueuses, ça marche.
Les vrais héritiers de mai 68, ce ne sont pas les artistes devenus des barons du système, mais Martinelli et Montanari qui refusent la tradition de la formation et voient des maîtres là où les autres voient des élèves. Le récit de Marco Martinelli est chaleureux, convaincant, bourré d’idées à partager (bien qu’une « non-école » tienne autant dans la personnalité de son créateur que dans sa pratique). Qu’on soit attaché à une règle de fidélité absolue au texte ou partisan d’une prise en main musclée des classiques, il est bienfaisant de lire Marco Martinelli, pédagogue à l’envers.

Aristophane dans les banlieues de Marco Martinelli, traduit de l’italien par Laurence van Goethem, préface de Jean-Pierre Thibaudat. Editions Actes Sud Papiers, 224 pages, 18 euros.

Photo DR.

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